cinq de coeur

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Cinq mai. Aujourd'hui, tu fêtes tes cinquante-cinq ans. La coïncidence des chiffres t'interpelle, même si tu n'es pas superstitieuse. Tu la prends comme un signe du destin.

Le bus démarre brutalement. Ligne cinq. Tu te cramponnes à la barre pour ne pas tomber, en pestant contre ces conducteurs qui doivent être payés en fonction du nombre de passagers estropiés. Une histoire d'horaires à respecter, sans nul doute. Ou de chiffres.

Tu laisses derrière toi la prison où tu animes un atelier d'écriture. Comme à chaque fois, tu te sens oppressée. Il y a de quoi. Les gardiens. Les fouilles. Les sas. Le bruit des clés. Et toutes ces portes qu'il faut ouvrir et fermer. Cet univers t'angoisse. Le contraire serait anormal.

Cette activité te renforce. Les détenues t'acceptent telle que tu es. Une femme libre qui vient leur apporter un peu de réconfort. Tu les incites à écrire, à se lire devant les autres, puis à commenter. Elles sortent de leur coquille pour s'évader, le temps d'une récréation. Tu leur conseilles des lectures. Mais tu regrettes de ne pas pouvoir en faire davantage.

Tu t'y connais en enfermement pour être restée emprisonnée d'un corps qui n'était pas le tien pendant cinquante ans. Une paille. Cinquante années d'angoisses. Cinquante années de douleur. Cinquante années de dégoût.

Malgré cet âge, qu'à une autre époque, on aurait qualifié d'avancé, tu ne t'es jamais sentie aussi jeune. Une vraie gamine. Tu voudrais le crier à la face du monde. Mais tu n'oses pas. Il faut savoir raison garder.

Tu dépasses les autres passagers d'une tête. Cela te permet de profiter du paysage qui défile derrière les vitres. Rien de bien original, en fait. Un décor de périphérie avec ses entrepôts, ses parkings et ses centres commerciaux. Tu notes l'absence d'arbres et la recrudescence de panneaux publicitaires.

Toutes les places assises ont trouvé preneur. Mais tu peux encore tenir debout, malgré ton ancienneté. Et lorsqu'un minot te propose sa place, tu hésites à l'envoyer paitre. Pour qui se prend-il? Ce morveux. Il attend peut-être une médaille à vouloir jouer ainsi au bon samaritain.

Mais tu finis par accepter, ton légendaire sourire en guise de remerciement. La position assise te convient mieux.  

Tu sors le téléphone du sac, tu chausses tes écouteurs. La musique envahit aussitôt l'espace. Une Play List que tu as téléchargé hier. Du rap. De la pop. Que des nouveautés. Il faut que ça bouge, que ça décape. Tu n'es pas du genre à écouter de vieux tubes en boucle. Tous ces morceaux que tu entendais jadis à la radio te désolent. A quelques exceptions près, tu ne gardes aucune nostalgie de ta jeunesse, de ces années de souffrance qui t'ont marquées au fer rouge.

Tu as reçu un texto. Une photo d'Émilie ta petite fille de six ans, envoyée par son père, ton fils Antoine. Elle te souhaite un joyeux anniversaire. Tu libères une larme qui coule le long de ta joue. Décidément, tu es devenue trop émotive.

Elle t'a tellement manqué pendant trop longtemps. Trois ans. De cet épisode, tu gardes un souvenir amer. Antoine ne voulait plus te parler. Il t'accusait de tous les maux. Trahison. Hypocrisie. Égocentrisme. Toutes les tentatives de conciliation semblaient vouées à l'échec. Il ne voulait rien savoir. Du coup, tu n'as pas vu la petite grandir. Une douleur que rien ne pourra jamais atténuer. Tu n'as pas assisté à ses premiers pas. Tu n'as pas entendus ses premiers mots. Une punition que tu as subie sans broncher.

A bien y réfléchir, tu es plus jeune qu'Émilie. Cela fait cinq années que tu es née. Le jour de ton premier comprimé. A cinquante ans. Une décision difficile à prendre qui allait déclencher des cataclysmes. Mais tu ne pouvais pas faire autrement. Ta survie en dépendait.

A mesure que le bus se rapproche du centre-ville, tu te détends. Des passagers montent. Très peu descendent. Chacun s'occupe comme il peut. La plupart semblent rêvasser, le regard perdu dans le vide. D'autres jouent avec leur téléphone. Une minorité lit. Au fond du bus, des lycéennes chahutent. Tu les observes. Tu aurais tant aimé leur ressembler. Pouvoir s'amuser, en toute liberté sans te soucier du qu'en dira-ton Tu envies leur insouciance, leur beauté, leur légèreté. Et tu mesures la distance qui te séparait d'elles à leur âge.

A l'époque, tu ne parvenais pas à identifier l'origine du malaise qui te rongeait. Tu te sentais différente. Et les autres te le rendaient bien. Tous ces lâches qui profitaient de ta faiblesse pour t'humilier. Que n'as-tu pas subi. Les garçons te rejetaient. Les filles t'ignoraient. Les rapports de force ou de séduction te paralysaient. Tu ne trouvais pas ta place, condamnée à la plus injuste des solitudes.  

Ton téléphone vibre. Un texto de ta fille pour ton anniversaire. Cathy. Celle qui t'a toujours soutenue. Même aux pires moments. Quand tu doutais de tout. Elle te réconfortait, t'encourageait à poursuivre. Jamais elle ne t'a reproché quoi que ce soit. Tu pouvais l'appeler à tout moment. Une vraie mère poule, les rôles s'étant inversés. Ta fille. Ta princesse. Ta petite fée. Selon les âges.

Tu avais cru que les enfants t'aideraient à sortir de l'ornière. Tout comme le mariage. Cette illusion n'avait pas perduré. Tes doutes étaient rapidement revenus avec leur cortège d'idées noires. Voir grandir ta progéniture ne t'avait pas apaisé. Mais tu n'avais pas fui tes responsabilités.

Le bus se traine. C'est l'heure de pointe. En temps normal, tu aurais emprunté un autre itinéraire, mais depuis la perte de tes cinq derniers points, tu ne peux plus conduire. Tu avais soi-disant cumulé les infractions. Un feu rouge grillé. Un excès de vitesse. Une histoire de fou qui a failli t'envoyer au poste. Tes papiers d'identité  ne correspondaient plus à la réalité. Tu avais dû expliquer la situation. Une fois de plus.  

En face de toi, une fillette te fixe, du fond de sa poussette. Les enfants possèdent cette capacité à  pouvoir déceler l'invisible. Ils comprennent ce que les adultes refusent de percevoir. Elle te rend ton sourire, aussitôt imitée par sa jeune mère, à peine sortie de l'adolescence.

Un tel accueil te surprend toujours. Tu t'étais tellement préparée à l'idée de te faire insulter. A force de te cacher. Tu pensais que les foules allaient te poursuivre dans les rues pour te lyncher. Tes préjugés t'empêchaient de vivre.

Avec le recul, tu peux reconnaître que tout s'est bien passé. Les individus que tu as côtoyés se sont montrés prévenants. Personne ne t'a jeté de pierres. Aucun procureur n'est venu te condamner. Aucun bourreau ne t'a brûlée sur la place publique.

Un seul point noir, cependant; le travail. L'Éducation Nationale refuse de te confier un poste. Toi la professeur agrégée de littérature. Ils préfèrent te payer à ne rien faire jusqu'à la retraite, officiellement pour ta sécurité. Mais tu les soupçonnes de craindre des dérapages. Les imbéciles. Tu étais pourtant prête à tout accepter, y compris les quartiers difficiles.

Impatiente de prendre l'air, tu descends du bus à la lisière du centre-ville. Aujourd'hui, tu as décidé de te faire plaisir. Une fois n'est pas coutume. Tu t'engages dans les rues piétonnes. Tu te tiens bien droite, le regard fixé sur un point invisible. Un brin hautaine. Tu refuses de regarder tes pieds, en signe de soumission. Tu en as trop bavé pour te soumettre.

Tu cultives une allure discrète, limite androgyne. La simplicité te va bien. Tu te fonds dans le paysage. Toujours sur la défensive.

Sortir ainsi t'a pris du temps. Au début, tu pensais que tout le monde allait te dévisager. Tu rasais les murs à vive allure, tes lunettes de soleil vissées sur ton nez. Tu craignais le regard des autres, et  leur réaction. Toujours prête à fuir sous les huées de la foule.

Tu ne parlais pas. Ta voix trop grave ayant tendance à dérailler à la première occasion. Tes séances d'orthophonie t'ont appris à moduler les sons, même s'il t'arrive encore d'en perdre la maîtrise quand tu es fatiguée ou lorsque tu as bu trop d'alcool.

Globalement, tu maîtrises la situation. Ton attitude. Tes gestes. Tu as dû tout réapprendre pour être en conformité avec ta personnalité, au terme d'un processus de déconstruction. 

Par bonheur, Juju t'a soutenu. Tu lui dois tout. Elle t'a accompagné sans jamais rien te reprocher, malgré quelques recadrages lorsque tu te montrais trop pénible. Tout s'est mis en place naturellement. Étape par étape. Jusqu'à votre aménagement dans un somptueux appartement. Une  surprise dont tu ne reviens toujours pas.

Vous multipliez les projets. Un voyage dans les Cinque terre. Une maison à la campagne. Un exil à l'étranger au cas où les choses tourneraient mal. Peut-être une adoption, même si tu te crois trop vieille. L'avenir vous sourit.

Tu t'arrêtes devant une boutique. Dans la vitrine, une robe évasée rouge que tu as repérée depuis des semaines. Cette fois, tu n'hésites pas. Tu pousses la porte. Une vendeuse t'accueille, te conseille. A une autre époque, tu te serais sauvée en courant, mais aujourd'hui, tu as décidé de passer une nouvelle étape. L'envie est trop forte. Tu te retrouves dans la cabine d'essayage, derrière un rideau tiré. Tu essaies de garder ton calme mais tes mouvements sont fébriles. Tu ne maîtrises plus rien. Tout va de travers. Les lacets qui refusent de se dénouer. Le pied qui reste coincé dans la jambe du pantalon. Le pull qui emprisonne la tête. Finalement, tu peux te glisser dans la robe que tu peines à la fermer. Tes bras sont trop courts. Le zip résiste. Mais tu rentres ton ventre et le problème se règle par enchantement.

Tu sors de la cabine. Et la vendeuse te rassure. Cette robe te va à ravir. Tu vérifies le résultat dans un miroir. Pendant des années, tu fuyais cette image qui ne correspondait pas à  la réalité. L'inconnue que te renvoyaient les miroirs t’effrayait. Un monstre. Une chimère. Un gnome. Désormais, tu peux t'apprécier. Les petits seins te conviennent. Les cicatrices ont disparu. Les hanches se sont épaissies. La taille s'est affinée. Tout comme ton visage. Tes cheveux ont poussé. Les poils ont été éradiqués. Tu ressembles à celle dont tu as toujours rêvé d'être. En moins jeune, certes. Mieux vaut tard que jamais.

La robe virevolte sur  tes cuisses. Une merveille. Jamais encore tu n'avais osé en acheter une. Encore moins en essayer une dans une boutique. Tu craignais le ridicule. Mais tu n'es pas ridicule. Tu es superbe.

Tu te souviens des tenues que tu chipais à ta femme, Agathe, dès que l'occasion se présentait. Le plaisir qu'elles te procuraient n'avait d'égal que la déception que tu ressentais quand il fallait les ranger dans le placard en prenant soin de respecter les plis. Par chance, ta femme ne remarquait rien. Vous n'avez jamais abordé le sujet. Même après le divorce.

Agathe t'avait épousée malgré tes faiblesses. Ton immaturité l'amusait. Ton soi-disant charme la séduisait. Tu n'avais pas résisté. Pour une fois que quelqu'un s'intéressait à toi. Tout semblait facile. Sa douceur. Ses sentiments. Elle éveillait en toi des sensations endormies. Elle semblait prête à tout accepter. Sauf l'essentiel. Ta féminité prenait trop de place.

Dès le début de ta transformation, elle annonça la couleur. Pas question pour elle de te supporter dans ces conditions. Tu avais dépassé la ligne rouge. Tes obsessions la dérangeaient. Tu ne pouvais pas lui demander l'impossible.

Après une période de flottement vous êtes redevenues amies. Il vous arrive même de sortir ensemble. Dans les galeries marchandes, pour quelques heures de shopping. Elle te conseille. Sans pour autant oublier le passé. Tu imagines ce qu'elle te dirait au sujet de cette robe. Trop rouge. Trop voyante. Trop sexy. Trop chère.      

Tant pis pour tes finances. Non seulement tu achètes la robe, mais tu choisis de la porter. Tu reprends ainsi tes pérégrinations dans les rues commerçantes de ta ville. Tu assumes ta féminité. Mine de rien, tu en imposes.

Tu croises des silhouettes floues. Le noir prédomine sur le beige, le kaki et le gris. Avec ton rouge, tu sors de la norme. Tu affiches ta fierté. Tu arbores un léger sourire. 

Tu décides de compléter ta panoplie par du parfum. Et pas n'importe lequel. Un modeste Numéro cinq. Tu connais la boutique pour y avoir déjà fait des emplettes. Une eau de toilette pour Juju à l'occasion d'un anniversaire. Mais cette fois, le cadeau t’est destiné. Compte tenu du prix, tu choisis le flacon le plus petit. Puis tu erres dans la boutique entre les rouges à lèvre et les fards à paupière. En principe tu te limites au strict minimum. Du bleu pour les paupières. Un trait de crayon. Du noir sur les cils. Un rose pour les lèvres. Toujours par soucis de passer inaperçu. Dans ce domaine, tu suis les conseils de Juju qui a connu toutes les étapes de la féminité. Tu peux lui faire confiance pour choisir les bons produits, les bonnes couleurs et les bonnes pratiques.

Une femme t'intercepte entre deux rayons. Tu commences par te méfier. Un vieux réflexe de survie. Puis tu l'écoutes. Elle propose de te maquiller gratuitement. Tu te laisses entrainer dans un coin où un fauteuil t'attend. Sur une table, une palette de couleurs ne demande qu'à servir.

Dans le temps, tu détestais qu'on s'occuper de toi. Le simple fait d'aller chez le coiffeur t'angoissait. L'attente te stressait. Le coiffeur te donnait la nausée. Mais aujourd'hui tu apprécies cette séance de relooking. Tu te détends. Rien ne presse. Les pinceaux glissent sur ton visage. Les brosses te caressent. Tu acceptes toutes les propositions. Même les plus improbables. Te veux faire de cette journée ta journée. On n'a pas tous les jours cinq ans.

Tu sors de la parfumerie avec fierté. Tu montres ta féminité. Tu veux que tout le monde connaisse enfin celle que tu es vraiment. Une femme parmi les autres qui n'a plus peur du regard d'autrui. Pour la première fois, tu oses accrocher celui des personnes que tu croises. Tu veux lire l'admiration.

Un photographe t'interpelle alors, son appareil en bandoulière. Du beau matériel de professionnel que tu reconnais d'un coup d'œil. Il présente son projet. Un blog sur les habitants de cette ville. Une photo. Quelques questions. Tu as su attirer son attention. En règle générale, tu abhorres tes photos. Tu t'y trouves trop moche. Tu n'y vois que les défauts. Ton nez trop long. Ton menton en galoche. Tes valises sous les yeux. Tu ne ressembles à rien.

Pourtant, tu cèdes. Tu te poses dans devant un mur de pierres. De trois quart. Tu te détends. Et, chose rare, tu souris. Le photographe te drague gentiment, à coup de compliments. Tu es bien placée pour connaître les hommes. Tu en as même rencontrés quelques-uns sans y prendre de plaisir, à l'époque où tu te cherchais, avant Juju. Tes fantasmes te menaient sur des terres mouvantes. Et l'idée que tu te faisais de la féminité ne collait pas à la réalité.

Tu réponds ensuite aux questions. Ta situation l'intéresse. Mais tu rechignes à te confier au premier venu. Tu restes dans le vague avec juste ce qu'il faut de mystère pour susciter la curiosité. Tu te contentes d'aborder la question professionnelle. Le temps gâché. Les cours que tu ne donnes pas. L'hypocrisie d'un système qui te verse un salaire contre ton silence. Tu aimerais tant travailler, développer une vie sociale, te rendre utile. 

Le photographe te propose un verre que tu refuses. Tu ne veux pas te lancer dans des aventures  incertaines. Un malentendu est si vite arrivé. Tu l'autorises à tout publier sur son blog. Tu n'as plus rien à cacher. Puis tu t'éloignes avec une assurance démultipliée.

Tes pieds ne touchent plus terre. Tu voles. Rien ne peut t'arriver. Pourquoi as-tu attendu aussi longtemps? Tu ne le sais plus.

C'est alors que tu te fais alpaguer par un homme qui se porte à ton niveau. Il commence à te complimenter sur ta robe, sur ton physique. Mais comme tu ne lui réponds pas, il enchaine sur des propositions écœurantes. Comme quoi tu aimes les bites. Cela se voit. Il veut te baiser. Il te traite de suceuse, de salope, de pute. Il sait que tu aimes ça. Tu as beau accélérer le pas, il ne te lâche pas, proférant des menaces. Pour qui tu te prends. Tu n'es plus toute jeune. Une telle occasion ne se présentera de sitôt. Il te colle, tente de t'attraper par le bras. Tu te dégages. Bien sûr, tu pourrais te défendre, crier, alerter les autres passants, ou lui lancer ton sac au visage, mais tu restes impuissante. Toutes tes certitudes se sont envolées. Tu es devenue une proie, un morceau de bidoche, un objet.

Tu finis par le semer. Mais tu trembles comme une feuille. Ton cœur bat la chamade. Ta poitrine va exploser. Tu ressens un mélange de colère, de haine et de honte. Pour la première fois. Quelle horreur! Tu presses encore le pas. Tu cours. Tant pis pour ton apparence.

Un quart d'heure plus tard tu retrouves l'appartement, le souffle coupé. Tu voudrais arracher cette robe pour enfiler ton vieux jogging difforme. Tu te sens sale, souillée. Le maquillage te dégoutte. La poussière se mêle au fond de teint pour constituer une gangue de crasse.

Juju t'interroge. Tu tentes de lui expliquer. Mais les mots se bousculent. La colère te submerge. Tu bafouilles. Tu t'emportes. Ta voix descend dans les graves. Juju te réconforte. Le monde est peuplé d'abrutis et de frustrés. Il ne faut pas les laisser te détruire. Tu as le droit de porter des robes. Tu as le droit de te maquiller. Tu as le droit d'exister. En revanche, ces types n'ont pas le droit de te pourrir la vie.

Elle te sert un verre de vin rouge et t'annonce le programme de la soirée. Une table vous attend au Cinq de Cœur, un restaurant que vous fréquentez parfois. Tu rechignes à sortir, mais elle insiste, alors tu cèdes.

Pendant qu'elle se prépare, tu t'installes sur la terrasse. A une époque, tu te méfiais des voisins. Tu te cachais derrière les géraniums.  Dorénavant, tu te moques de ce qu'ils peuvent penser.

Au fond de toi, tu sais que Juju a raison. Tu ne vas pas baisser les bras maintenant. Tu croiseras d'autres cinglés qui ne parviendront pas à t'atteindre. Une armure ne se forge pas en un jour.

Juju te rejoins bientôt. Sur son trente et un. Vous vous complimentez mutuellement. Puis vous reprenez un verre de vin. Tu lui racontes alors le reste de ta journée. Elle te félicite. Ta robe est superbe. Ton maquillage n'a pas bougé. Tu n'as jamais été aussi resplendissante. Elle te conseille de chausser tes escarpins noirs qui conviendront mieux que les tennis usées. Une suggestion aussitôt acceptée.

Vous décidez d'utiliser ta cinquecento, le bijou que tu t'es acheté avant de perdre ton permis. Blanche avec un toit rose. Une vraie voiture de fille. La conduite nerveuse de Juju, la radio et surement le vin t'incitent à te la jouer fofolle. Tu hurles les paroles. Cinq heures du mat'. T'as des frissons. Tu claques des dents et tu montes le son.

C'est ta soirée. Tu as envie de te lâcher, d'en profiter. Tant pis pour les grincheux. Tu décides d'oublier la tentative d'agression. Ce type n'en mérite pas tant. 

Vous vous garez à proximité du restaurant. Il y a encore quelques mois, tu aurais refusé de t'y rendre dans cette tenue. Toujours cette peur des autres qui te bloquait. Tu projetais tes propres aprioris sur les inconnus que tu croisais. Tu t'imposais des interdits.

Vous contournez les terrasses pleines de monde. Des couples qui roucoulent. Des groupes qui jacassent. Ils sont trop occupés pour te remarquer. Même avec un nez rouge, personne ne te verrait. Tu en es presque déçue. Tu ne manques pas de contradictions.

Juju presse le pas. Son attitude te surprend. Pourquoi courir quand on a toute la vie devant soi? Tu la rattrapes devant le restaurant.

Une surprise de taille t'attend à l'intérieur. Ceux auxquels tu tiens le plus. Ils sont tous présents. Agathe. Cathy. Antoine. Et la petite Émilie. Sur le coup, tu verses une larme avant de les serrer dans tes bras, chacun leur tour.

Juju les a réunis pour tes cinq ans. Désormais, vous formez une famille. Avec ses joies, ses peines, ses épreuves, sa mémoire, ses déceptions.

Toi et les cinq personnes que tu aimes le plus au monde.