Comment font les filles

Nouvelles
Typography

Lundi matin, cafétéria.

Yvan contemple la machine à café. Pas rasé, le cheveu hirsute, il attend son tour, prêtant une oreille distraite aux divagations de ses collègues.

Chacun raconte son week-end.

Un marathon pour le premier. La piscine avec les enfants pour le second. Du jardinage pour un autre.

–     Et toi?

Yvan hésite un instant avant de répondre:

–     Rien de spécial.

 

 Le vendredi soir, une fois le frigo rempli au supermarché le plus proche, Yvan se transforme en Léa.

 

Le rituel ne varie pas; Tout commence par un bain chaud. Les lames du rasoirs glissent alors sur la peau préalablement enduite de mousse blanche. Pas un poil ne doit subsister. Elle commence par les cuisses, debout dans la baignoire. D'abord la droite, ensuite la gauche. Puis elle s'attaque à l'entrecuisse. Il faut bien tirer sur la peau pour éliminer les poils qui ont eu la mauvaise idée de pousser dans les plis. Le pubis réclame une attention particulière car il ne faut pas entailler l'épiderme, singulièrement sensible à cet endroit. Viennent ensuite le bas ventre et le torse, dans la tiédeur de l'eau. Surtout ne pas blesser les mamelons. Ils sont tellement fragiles. Les mollets, quant à eux, ne présentent pas de difficultés. L'éradication s'achève par les bras, le plus facile.

 

Léa se prélasse alors dans l'eau. Léa fantasme. Léa se laisse porter par ses rêves qu'elle ne pourra jamais atteindre, ou plutôt qu'elle n'aura jamais le courage d'accomplir. Les images se bousculent. Du glamour. De la volupté. Beaucoup d'émotions.

Lorsque l'eau a refroidi, elle quitte son bain pour s'enrouler dans une serviette parfumée à la lavande.

 

Une fois sèche, elle enfile une culotte en satin. L'étoffe qui enrobe son sexe déclenche une agréable sensation, signe annonciateur d'un week-end fantastique.

 

Parce qu'elle ne possède pas de poitrine digne de ce nom, Léa s'est acheté des prothèses qui remplissent le soutien-gorge assorti à la culotte qu'elle s'empresse d'enfiler par la tête.

Il faut alors s'occuper du visage. Le raser de près en plusieurs passages, surtout dans le cou. Étaler de la crème hydratante. Éteindre le feu du rasoir. Gratter les petites croutes.

Elle hésite ensuite entre les collants et les bas. Les bas sont plus sexy. Mais les collants tiennent chaud. Cela dépend aussi de la tenue. Souvent, elle choisit le porte-jarretelle pour le plaisir qu'il procure. Le nylon grimpe le long de la jambe. Les attaches se ferment. Les élastiques claquent.

 

Alors vient le moment d'enfiler la jupe, courte ou longue selon les occasions. La longue voltige autour des chevilles quand elle se déplace. La courte enserre ses cuisses.

Pour le haut, elle se contente, le plus souvent, d'un pull à col roulé afin de cacher le cou. En été, elle choisit un top pas trop échancré.

 

Mais le plus délicat reste le visage qu'elle doit camoufler sous une couche de cache-barbe, recouverte elle-même d'un fond de teint qui absorbe bientôt une poudre blanche appropriée.

Se farder les paupières n'est pas anodin. Tout dépend de l'effet escompté. Il faut choisir les bonnes couleurs, les étaler en évitant de déborder, retoucher, et surtout, ne pas trembler. Car il est facile de tout gâcher. Un faux mouvement. Une respiration trop forte. Et tout est fichu. Le mascara vient alors allonger les cils sans faire trop de paquets disgracieux.

 

Pour les lèvres, Léa utilise un pinceau qui lui permet d'en dessiner le contour. Selon l'effet désiré. Elles ne doivent être ni trop minces, ni trop pulpeuses. Minimiser l'épaisseur des lèvres fait ressortir le manque de féminité. Les exagérer apporte une touche de vulgarité. Il faut savoir trouver le juste milieu.

 

Ne restent plus que les sourcils à esquisser et les pommettes à sous-poudrer de rouge. La touche finale.

 

Léa collectionne les perruques. Courtes. Longues. Blondes. Brunes. Rousses. Le plus souvent, elle jette son dévolu sur une perruque blonde mi- longue qu'elle s'efforce de coiffer au mieux.

Puis elle chausse une paire d'escarpins ou de bottes avant de se brancher sur la Toile.

 

 

 Mercredi matin, cafétéria:

En touillant son café, Yvan découvre une trace rouge sur l'ongle de son pouce qu'il s'empresse de gratter. Personne ne l'a remarqué.

Ses collègues discutent, s'emportent, plaisantent. L'un d'eux raconte le film qu'il a vu la veille. L'histoire d'un comédien qui se travestit en femme pour travailler dans une série télé.

 

–     Et pourquoi pas? s'interroge Yvan.

 

–     Je t'imagine bien avec une perruque blonde

 

Rires gras.

 

 

Ce soir Léa reçoit son amant. Elle ne connaît ni son nom, ni son prénom, juste un pseudo, Robin. Elle ne sait pas où il habite, ignore sa profession, tout autant que sa situation familiale. Ils se contactent par texto, voire par mail, pour convenir d'un rendez-vous, le samedi soir.

Léa se pare alors de ses plus beaux atours. Elle se veut sexy, désirable, irrésistible. Elle ne veut pas décevoir.

 

Au fur et à mesure que l'heure approche l'angoisse nait, se développe, se loge dans sa poitrine ou dans le ventre. Un mélange de peur et de désir l'étreint. Elle se pose mille questions, vérifie cent fois son maquillage, trépigne d'impatience.

 

Puis elle lui ouvre la porte, invite l'homme à entrer, à s'asseoir sur le canapé. Elle lui offre un verre. Alors, ils bavardent, l'un à côté de l'autre, sagement. Ils abordent des sujets aussi sexy que la crise économique ou la situation internationale. Une façon comme une autre de ne rien dévoiler, de ne prendre aucun risque. On ne sait jamais.

 

Quand une main se pose sur son genou, Léa comprend le signal. Les choses sérieuses peuvent commencer. La main remonte l'intérieur de la jambe, écarte les cuisses, caresse la culotte tendue. Emportée par l'ivresse, elle se soumet, ne se lasse pas de ces instants de plaisir. Quand elle suscite le désir. Quand enfin, elle se sent elle-même. Une femme désirée. Un être de chair et de sang qui vibre.

Elle pourrait rester des heures ainsi, à s'abandonner aux caresses de son partenaire, à sentir les doigts aller et venir sous l'étoffe, à se pâmer. Ces préliminaires la libèrent.

 

Plus tard, elle conduit son amant dans la chambre, s'accroupit, se bat avec les boutons, s'empare de la verge durcie qu'elle prend entre les lèvres. Oublié le goût acre qui lui envahit la bouche; mélange d'urine et de sueur. Oubliés les muscles qui tirent. Oubliée la fatigue, les angoisses et les doutes. Elle fait de son mieux. Le membre roule sur sa langue. Son partenaire souffle, soupire, semble satisfait. Elle se remémore des images vues dans des films. Des bouches remplies. Des lèvres expertes. Des gestes à faire.

 

Il faut ensuite s'étendre sur le lit afin d'offrir au mâle ce qu'il est venu chercher. Ce n'est pas le moment qu'elle préfère. Elle se contente d'attendre, le corps courbé sous les assauts de l'homme. Elle pousse quelques râles de circonstance, roule sur le côté pour se relever aussitôt.

Les minutes qui suivent sont emplies de gêne, mais aussi d'insatisfaction. Comment se séparer sans choquer l'autre? Elle voudrait le pousser dehors pour l'oublier. Se déshabiller. Nettoyer son visage. Prendre une douche. Enfiler un vieux tee-shirt. Aérer le lit. Et dormir. Seule.

Mais le fil de la conversation reprend où elle s'était arrêtée. La situation internationale s'est dégradée, certes, mais il est temps de baisser le rideau sur cette soirée insatisfaisante, faute de sentiments.

 

 

Vendredi matin, cafétéria.

Décidément, toutes les matinées se ressemblent. Alors qu'il s'apprête à goûter son arabica, Yvan reçoit un texto:

« Ce week-end, je travaille »

Pas le temps de répondre qu'un nouveau message arrive:

« et le suivant aussi »

Le dernier rendez-vous a été difficile à organiser.

« c fini ».

Yvan vide son gobelet.

« Tu fais pas comme les filles ».

Mais comment font les filles?