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Sissi327 se présenta à la brasserie avec un quart d'heure d'avance. Après avoir exploré la salle du regard, elle jeta son dévolu sur une banquette en moleskine rouge, idéalement située, face à la porte. Elle commanda un thé, sortit le livre de son sac et prit son mal en patience.

De son poste d'observation, elle pouvait suivre les allers et venues de l'hétéroclite clientèle. Rien ne lui échappait.

Depuis son inscription sur Happeec, le site des célibataires dynamiques, Sissi327 n'avait encore rencontré personne. Exigeante, elle avait rejeté toutes les propositions. Mais cette fois, c'était différent. Vador421 répondait aux critères. Intelligent. Stable. Expérimenté. Doté d'un sens de l'humour désopilent. Cultivé. Patient. Et surtout, fiable. Il ne s'était pas montré empressé, à la différence des autres prétendants. Des hommes frustrés capable de sauter sur la première venue. 

Après plusieurs semaines d'échanges virtuels, elle avait fini par accepter ce rendez-vous.  A ses conditions. Strictes.

Souvent déçue, Sissi327 rêvait de bâtir une famille. Un mari compréhensif. Des enfants bien éduqués. Une jolie maison. Un projet sur le long terme. Elle ne cherchait donc pas la bagatelle, mais un homme sérieux désirant s'engager dans une relation durable de qualité.

Le premier quart d'heure s'écoula rapidement. La jeune serveuse, toute vêtue de noir, s'affairait d'une table à l'autre. Toujours aimable. Elle prenait les commandes, d'une voix douce.

Des clients entraient. Hommes. Femmes. Grand. Petits. Jeunes. Vieux. Mais pas de Vador42. Aucun ne correspondait à la description. Un échange de photos lui aurait facilité la tâche, mais elle avait préféré s'en passer, pariant sur la confiance.

Il y avait bien cet homme qui lisait dans son coin, mais il ne ressemblait pas à l'idée qu'elle s'était faite de Vador421. Trop mur. Trop frêle. Trop débraillé. Il ne portait même pas de cravate, juste une chemise blanche au col ouvert. Sa veste froissée lui donnait un air négligé du plus mauvais effet.

Sissi327 vérifia sa montre. Elle détestait les retardataires. Pour ce rendez-vous, elle s'était mise sur son trente et un. Une tenue sobre. Un peu de rouge sur les lèvres. Un bandeau noir dans les cheveux. Rien d'ostentatoire. Elle avait pourtant pris le temps de rentrer se changer chez elle après sa journée de travail prématurément interrompue.

Encore cinq minutes. Toujours pas de Vador421.

Pour en avoir le cœur net, elle ramassa ses affaires et traversa la brasserie jusqu'à la table du lecteur.

        Vous n'êtes pas Vador421?

L'homme leva les yeux de son livre.

        Pas que je sache.

        Vous êtes sûr?

        Tout à fait.

        Nous avions rendez-vous. En tout bien tout honneur. Pour se reconnaître, on avait décidé d'amener chacun un livre. Comme vous lisez, je m'étais dit que vous étiez peut-être Vador421. Je suis confuse. Excusez-moi.

D'un geste, l'homme l'invita à s'assoir.

        Comme ça, vous ne serez pas venue pour rien.

Sissi327 n'était pas du genre à prendre un verre avec un inconnu. Mais elle accepta la proposition sans hésiter. Au point où elle en était.

        Vous aimez Flaubert? Demanda l'homme.

Elle avait choisi un livre qui trainait sur une étagère. Au hasard. Madame Bovary. Un roman poussiéreux qu'elle avait survolé dans sa jeunesse. 

        Oui... Non... Je ne sais pas... Pour être franche, je n'ai pas le temps de lire. Je travaille beaucoup.

        Et ce goujat de Vador. Quel livre devait-il amener?

        Voyage au bout de la nuit.

        Idéal, pour un premier rendez-vous.

L'homme posa son livre sur la table. « Réparer les vivants » était inscrit sur la couverture.

        Vous êtes médecin? S'enquit Sissi327, un brin enthousiaste.

Elle avait toujours rêvé de fréquenter un médecin, ou mieux, un chirurgien.

        Juriste. Désolé de vous décevoir.

        Je suis comptable.

A cet instant, un téléphone sonna. Sissi327 extirpa le sien de son sac. Vador421 lui écrivait.

        Pas pu venir. Suis pas bien. Pas de force. Désolé.

        Cela manque d'originalité.

        Encore un qui souffre de lapinite aigüe.

Sissi327 effaça le numéro sur le champ. Un tel imposteur ne méritait pas d'encombrer la mémoire de son téléphone.

        Vous devriez plutôt le remercier. Sans lui, nous ne nous serions pas rencontrés.

        En effet.

        Sans lui, je ne vous aurais pas non plus invitée à diner comme je m'apprête à le faire.

        Et sans lui je n'aurais pas pu accepter.