L'inversion des normes

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Comme chaque midi, Joël ouvrit son livre. Il appréciait ce moment privilégié, cet instant rare. Coupé du temps. Loin de tout. Il pouvait s'enfermer dans sa bulle, le temps d'un chapitre. Ou deux. Sur la table, les reliefs du repas attendaient qu'un serveur veuille bien les emporter. Ce qui ne devait guère tarder.

Le personnel avait appris à respecter son intimité. Il commandait le plat du jour. Jamais rien de plus. Pas de vin. Pas de café. Il disposait ainsi d'un minimum de temps pour lire.

Lorsque la fille vint s'asseoir en face de lui, Joël sursauta.

« Tu permets? ».

En guise de réponse, il replongea dans sa lecture. Il ne connaissait pas l'étrange créature qui le dévisageait avec insistance. Une sorte d'oiseau de proie tout en noir. Tenue. Cheveux. Iris. Un visage taillé à la serpe.

Il avait dû croiser ce regard à deux ou trois reprises sans en garder un souvenir précis.

« Tu lis quoi? »

C'était écrit sur la couverture qu'il se contenta de montrer brièvement.

« Connais pas. C'est bien? »

Formidable. D'ailleurs, il aurait préféré qu'elle le laisse tranquille. Tant qu'à faire. Il lança un appel au secours silencieux par-dessus l'épaule de la donzelle à l'adresse d'un serveur qui se contenta de filer, son plateau à la main.

« T'es pas mal dans ton genre. Un peu intello sur les bords, mais pas trop. Juste ce qu'il faut.»

Joël n'arrivait plus à se concentrer sur son roman. Les phrases avaient perdu leur sens. Il avait beau les relire, elles se gravaient plus dans sa mémoire.

« J'aime bien les intellos. »

Il ne supportait pas les intruses qui venaient gâcher sa pause déjeuner. Même celles qui ne manquaient pas de charme.

« T'es muet ou tu fais la gueule? ».

Ni l'un, ni l'autre. Il n'avait juste rien à dire. Car Joël n'avait pas l'habitude de parler pour ne rien dire. Il choisissait ses mots, les pesaient.

« Ou alors, t'es timide. C'est mignon. »

Il cherchait une issue à cette situation déconcertante. Comment se sortir d'un tel guêpier sans déclencher une catastrophe?

« Un beau gosse comme toi qui mange tout seul, c'est trop triste. Alors je me suis dévouée. Mais si je dérange, faut le dire ».

Il se cramponnait à son roman comme à une bouée.

« Tu ne manques pas de charme. »

Il ferma son livre, non sans avoir pris soin d'y glisser son marque page. Ses gestes lents cachaient mal sa fébrilité.

« On pourrait faire un saut chez moi. J'habite pas loin. A cinq minutes... Je pourrais t'y montrer à quoi ressemble une vraie femme. Je suis sûre que tu n'en a pas encore rencontré ».

Il se leva, récupéra sa veste posée sur le dossier et l'enfila.

« T'es une fiotte? ».

Tandis qu'il se rapprochait du bar, Joël sentait les regards braqués sur lui. La honte le submergeait.

« C'est ça, casse toi. »

Le temps de s'apercevoir qu'il avait oublié son livre sur la table. Le temps de régler sa note. Le temps. Le temps de fuir comme un voleur. Il était trop tard pour réagir.

« PD! »