Par la main

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Lundi 14 juin, salle Églantine, 11h53

Gilbert ronge son frein. Depuis bientôt deux heures qu'elle dure, cette fichue réunion, il n'a pas prononcé un mot. Comme d'habitude. Autour de la table les invectives pleuvent. Les reproches fusent. Un parfum de règlement de compte se répand. Les intervenants s'étripent, pour la forme. Parce qu'il faut bien justifier son salaire.

Gilbert attend. De l'autre côté de la baie vitrée, le soleil brille. Un groupe d'enfants longe le trottoir. Deux par deux. Ils se tiennent par la main. Trois adultes les guident. C'est la saison des sorties scolaires.

Gilbert griffonne des arabesques sur son cahier en regrettant de ne pas savoir dessiner. Des caricatures, par exemple. Il n'aurait pas manqué de matière.

 

11h55

Un vieux pigeon vient se poser sur la corniche. Pas très en forme. Un œil crevé. Le cou déplumé. Il se met en boule pour ne plus bouger. Peut-être va-t-il mourir là? Gilbert l'imagine en train de se décomposer lentement, de réunions en réunions. Combien de temps cela prendra-t-il pour qu'il n'en reste rien, à l'exception de quelques plumes?

 

11h56

Une fille traverse la rue, en contrebas. Jeune et jolie. La démarche assurée. Conquérante. Le monde lui appartient. Sa jupette voltige sur ses cuisses blanches. Rien ne peut l'arrêter. Surtout pas ces types aigris qui se retournent sur son passage.

 

11h57

Le pigeon plonge dans le vide.

 

11h58

La clim se déclenche, apportant un semblant de fraicheur. Il était temps!

 

11h59

L'animateur de la réunion semble se liquéfier sous sa veste noire. Des gouttes de sueur perlent sur son front. Dans un dernier sursaut, il tente de mobiliser ses troupes:

« Cette fois, il faut mettre le paquet. On va leur faire la peau. On n'est pas des pédés. »

Les subalternes hésitent entre l'approbation et le rire. Chacun fait comme il peut pour sauver la face car il ne faut surtout pas contrarier le chef.

Gilbert ferme son cahier.

 

12h

La réunion se termine.

Gilbert sort de la pièce en premier. Après un détour par son bureau, il parvient à gagner l'extérieur sans encombres. Les rayons du soleil lui caressent le visage. Les lunettes noires s'imposent. Elles lui donnent l'impression d'être en vacances.

Il traverse la rue, longe le trottoir, s'arrête au feu. De l'autre côté des grappes de lycéens occupent l'espace. Certains semblent attendre un bus. D'autres profitent du soleil. Les plus chanceux flirtent. Leur insouciance attire les regards envieux. Ils se caressent, se bécotent en se confiant des secrets. L'avenir leur appartient.

 

12h04

Gilbert suit désormais un couple qui se tient par la main. Lui, grand, d'allure sportive. Elle, petite, en robe d'été. Il hésite à les doubler par peur de rompre l'harmonie de l'instant.

 

12h06

Plus loin, il se voit gratifier d'un doigt d'honneur par le conducteur d'une camionnette qui l'évite de justesse avant de s'éloigner dans un nuage de fumée noir. Puis il traverse un carrefour sans se soucier de la circulation.

 

12h08

Gilbert retrouve Romain qui l'attendait sur un banc situé en bordure de la grande place qui marque le centre de la ville. Mais ici, pas question de se toucher. Encore moins de s'embrasser. Il faut jouer aux vieux amis qui vont déjeuner ensemble. Surtout ne pas s'afficher. Ne pas se faire remarquer. Rester neutre. Se fondre dans le paysage.

Ils choisissent une terrasse où fleurissent des parasols multicolores au pied d'un immeuble à l'architecture soviétoïde. Une table. Deux chaises.

Gilbert surveille les alentours au cas où l'un de ses collègues viendrait à passer. Toujours cette crainte de se faire repérer. Une incompréhensible angoisse, venue de loin, le tenaille à chaque fois qu'ils affrontent le monde extérieur. Comme si leur vie ne tenait qu'à un fil.

L'unique serveur bondit d'une table à l'autre sans prendre la peine de cacher sa mauvaise humeur, accueillant d'un œil sombre les nouveaux clients.

— Et deux verres de vin, ajoute Romain.

Depuis qu'ils vivent ensemble, les deux amants ont pris l'habitude de partager leur déjeuner, au moins une fois par semaine. Les autres jours, Gilbert avale un sandwich dans son bureau. Parfois, il s'autorise une balade lorsque le temps lui permet. Romain, quant à lui, se nourrit de pâtes ou de poissons surgelés devant la télé. Intermittent du travail, il profite de ses journées pour lire ou se promener. Parfois, il lui arrive même de bucher son interminable thèse.

— J'en ai marre, lâche enfin Gilbert.

— De quoi?

— De tout... De ce boulot de merde. De cette ville de merde. Du mensonge... On devrait pouvoir se comporter comme les autres couples.

Deux assiettes atterrissent violemment sur la table. A tel point que des éclaboussures maculent la nappe.

— Je vais tout plaquer, continue Gilbert. On va se barrer d'ici.

— Pour aller où?

— Je trouverai un boulot. N'importe lequel. Et on repartira à zéro.

Deux gazelles passent, main dans la main. Pourquoi elles et pourquoi pas eux? Gilbert enrage. Elles sont jeunes. Et alors? Il n'y a pas d'âge pour aimer.

— J'y suis déjà à zéro, rétorque Romain.

— Raison de plus pour partir.

— Je ne pense pas que ça serait différent autre part. On s'impose trop d'interdits. Ce n'est pas en changeant de région qu'on avancera.

— Ça peut aider.

Gilbert contemple son assiette. Quelques morceaux de viande nagent dans une sauce brunâtre. Rien de bien appétissant. La fourchette peine à s'enfoncer dans la compacte purée jaune.

— C'est dégueu ce truc, annonce Romain en levant le bras.

Mais le serveur ignore le signe, vaquant à ses occupations, le plateau encombré de verres souillés.

— On pourrait s'installer dans le Sud, continue Gilbert.

— Tu ne vas pas me faire le coup du gîte rural. J'ai horreur de la campagne.

— Aucun risque.

Romain continue d'agiter le bras.

— En attendant, on pourrait se faire un petit voyage, annonce Gilbert. Je pensais à Venise.

— Ça fait un peu cliché, Venise... Je préfère Amsterdam.

C'est cet instant que le serveur choisit pour déposer les verres de vin sur la table.

— C'est immangeable votre plat, se plaint Romain. On pourrait pas avoir autre chose?

— Je vous ai servi ce que vous aviez commandé. J'y peux rien.

— Eh bien, vous allez ramener ces assiettes en cuisine.

— Et puis quoi encore?

Sans attendre de réponse, le serveur tourne dédaigneusement les talons en prononçant d'inintelligibles paroles qui ne sont pas perdues pour tout le monde car, dans un mouvement de colère, Romain l'intercepte pour le prendre à la gorge. Le plateau s'envole. Les verres qu'il portait explosent sur le sol.

— Tu peux répéter ce que tu viens de dire?

Les doigts se referment sur le larynx, prêts à serrer.

— Tu ne sers pas les pédés? C'est ça?

Le serveur s'agite, change de couleur.

— Qui es-tu pour nous juger?

Gilbert qui n'a jamais vu son compagnon dans un tel état ne bouge pas.

— Tu n'aimes pas les pédés, mais les pédés n'aiment pas non plus les parasites dans ton genre.

Autour d'eux les conversations se sont tues. Tous les regards convergent vers le même point. Le temps semble suspendu.

— Tu veux ajouter quelque chose?

Le serveur bat des bras. Ses yeux exorbités cherchent de l'aide. Mais personne ne vient à son secours.

— Tu veux ajouter quelque chose, répète Romain en élevant le ton. Des excuses peut-être?.. Mais tu vois, je n'en veux pas de tes excuses. Elles ne valent rien. Comme toi d'ailleurs.

Puis s'adressant à Gilbert:

— On y va.

En traversant la place, Gilbert, comprend qu'il a beaucoup de chance. Toutes ses appréhensions se sont envolées. Ses doutes ont disparu.

Le plus naturellement du monde, il prend la main de Romain pour la serrer. Plus rien ne peut les atteindre. Ils marchent ainsi quelques instants. Les regards qu'ils croisent ne les atteignent plus. Leur vie vient de basculer et personne ne le sait encore.

Alors ils s'arrêtent et s'embrassent.

 

14h06

Gilbert retrouve son bureau. Heureux.