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La complainte du progrès

Ce soir, Cendrine en a marre. Ras le bol de cette poêle qui accroche, de cette sauce tomate qui colle au fond de la casserole, de cet évier qui déborde. Ras le bol du lave-vaisselle, du frigo, du lave-linge. Remplir. Vider. Remplir Vider. Remplir. Vider...Ras le bol de cette cuisine qui lui sort par les yeux, de cette toile cirée qui poisse, de ces meubles trop rouges, de ce sol trop gris, de ce macaroni qu'elle vient de pulvériser avec le talon. Ras le bol de cette maison qu'il faut aspirer, lessiver, épousseter, ranger, gérer, entretenir. Ras le bol de cette larve de mari qui somnole dans le canapé, une main sur la télécommande, un doigt dans le nez et les pieds sur la table basse. Ras le bol des enfants, des chamailleries incessantes, des jérémiades, des cris, des pleurs, de l'école, du goûter, des devoirs, des repas interminables, de la toilette, des négociations permanentes pour faire ceci ou cela, de l'histoire qu'il faut raconter pour la millième fois, des jouets à enjamber, des affaires à ramasser....

Madame rêve

Ce matin, Cendrine laisse les enfants partir à l'école avec leur père. Une fois n'est pas coutume. Elle prévient ensuite son patron, par mail. Elle est souffrante. Elle ne viendra pas travailler. Elle le tiendra au courant. Jusqu'ici, Cendrine n'a jamais manqué une journée de travail. Jamais malade. Jamais absente. Toujours sur le pont à affronter les éléments.

Puis elle se recouche, bien décidée à profiter des heures qui l'attendent. Elle s'étire, prend ses aises. Le lit ne lui a jamais paru aussi grand et la couette aussi confortable. Elle se laisse envahir par le néant. Surtout ne penser à rien. Faire le vide. Se laisser porter. Oublier.

Un rayon de soleil la réveille. Il profite d'un interstice dans les volets pour venir lui titiller les paupières. Alors, elle consent à se lever, affamée. Elle se verse un bol de café, vide le pot de pâte à tartiner des enfants qu'elle étale du pain grillé. Une fois rassasiée, elle laisse tout en plan, les miettes sur la table, les tâches, la vaisselle souillée.

Pendant que sa baignoire se remplit, Cendrine allume la chaîne HIFI, glisse son vieux CD des Clash dans le lecteur et se met à chanter à tue-tête comme son mari déteste qu'elle fasse. Le volume à fond. Elle arpente la maison, improvise d'improbables chorégraphies, se déshabille, éparpille des affaires à droite et à gauche. Elle passe d'une pièce à l'autre, dans le plus simple appareil.

Puis elle se coule dans la baignoire. Parmi les jouets qui flottent autour d'elle retrouve le canard qu'une copine lui avait offert pour son anniversaire. Cela fait longtemps qu'il ne vibre plus. Pas grave. Elle sait très bien s'en servir.

Plus tard, elle enfile une jupe droite, un chemisier bordeaux, chausse des escarpins, un blouson en cuir, vérifie une dernière fois son maquillage, secoue sa longue crinière blonde et saute dans sa voiture.

 

Should I stay or should I go?

Cendrine file sur l'autoroute. Le pied au plancher. La musique à fond. Elle ne veut plus perdre de temps. Tant pis pour les radars.

Elle évite de se garer à proximité de son travail. On n'est jamais trop prudente quand on fait l'école buissonnière. Il faut réduire les risques au maximum. Alors, elle choisit un parking payant du centre-ville.

Ses talons rendent la marche périlleuse, mais leur attrait n'épargne personne. Surtout pas ces quidams qui se retournent sur son passage. Clac. Clac....

Première surprise, les rues ne sont pas vides. Les passants s'y croisent, de tous genres, de tout âge... Ainsi donc, tout le monde ne travaille pas. Il existe une population qui profite du soleil pendant que d'autres s'échinent sur des tâches ingrates à la lueur blafarde des néons. Il est possible de baguenauder, le nez en l'air. Tout espoir n'est donc pas perdu.

Deuxième surprise, elle ne ressent aucune culpabilité. Le plaisir de goûter à cette nouvelle liberté prend le dessus.

 

Les mots bleus

Cendrine entre dans la librairie. Cela fait tellement longtemps qu'elle n'y a pas mis les pieds. Elle erre entre les rayons, effleure les couvertures, survole les résumés, parcourt les premières pages. Elle bondit sur les présentoirs, craque pour le dernier Desplentes, s'empare du Vargas, se saisit du Djian. Elle a tant de lectures à rattraper. Jadis, elle pouvait passer des heures, ainsi à chercher la perle rare, le chef d'œuvre qui se dévore en une nuit. Elle aimait l'ambiance feutrée, la connivence des lecteurs qui savent que l'essentiel se trouve dans les livres. On se croise. On s'évite. On se frôle. On se respecte. Avec l'impression d'appartenir au même monde.

 

L'eau à la bouche

Cendrine a choisi la plus grande brasserie de la ville. Une table à l'intérieur avec vue sur la rue. Elle commande une salade périgourdine. Magret de canard. Gésiers. Lardons. Que du léger. Elle ajoute un verre de Bergerac. Puis elle pose ton Smartphone devant elle, sort les livres de leur sac pour les feuilleter un par un avant de jeter son dévolu sur un guide touristique. Elle déplie une carte de l'Italie du Nord. Son doigt survole des villes aux noms évocateurs. Un rêve de voyage s'esquisse. Quelque chose de nouveau. Un espoir de vie.

Un cadre qui doit se croire dynamique s'installe à la table voisine. Petit costume. Petite cravate. Chaussettes de tennis blanches dans ses mocassins crottés. Un modèle qu'elle connaît bien pour avoir le même à la maison. Le genre à travailler dans une banque. Ou une assurance. Il engage la conversation, prétend la connaître de loin.

« Je vous vois passer tous les midis avec vos collègues » explique-t-il.

Il déteste déjeuner seul. Mais c'est toujours mieux que de manger avec des collègues. Pourtant il n'est pas asocial. Il fait du running se croit-il obligé d'ajouter. Il s'entraine pour le marathon. Lui aussi adore les voyages. Surtout les croisières où l'on n'a rien à faire. On peut se gaver à volonté. Tout y est si bien organisé.

Cendrine explore son Smartphone Au cas où elle aurait raté quelque chose. Un appel. Un texto. Un signe.

Elle finit par rembarrer son voisin. Sèchement. En quelques mots. Il paye pour tous ces types qui la dévisagent dans la rue, qui lui reluquent la poitrine ou les fesses, qui la soupèsent, l'évaluent, la comparent, la classent, la labellisent. Sans parler de ceux qui la sifflent, l'interpellent ou l'insultent. Il faut bien que quelqu'un paye un jour ou l'autre. Et le jour est arrivé. La note est tellement salée que le malotru déguerpit sans demander son reste, ni attendre son dessert, à peine délesté d'un ticket restau.

Comme par enchantement le Smartphone vibre enfin, ouvrant une brèche dans la trame spatio-temporelle.

 

Ti amo

Cendrine ouvre les volets. Elle offre sa nudité aux collines ensoleillées qui s'étalent sous ses yeux. Elle ne se lasse pas de toute cette beauté. Les vignes. Le ciel bleu. Les vieilles bâtisses en pierres.

Elle plaque cheveux courts en arrière. Le brun lui va si bien. Un sourire se dessine sur ses lèvres. Jamais elle ne s'est sentie aussi épanouie.

Dans le lit, une forme frémit, recouverte d'un drap. La courbe d'une hanche. Un bras replié. Une cascade ondulée qui se répand sur l'oreiller. Un pied dépasse. Autour de la frêle cheville, une chainette dorée...