Trop de blablas

Nouvelles
Typography

Je ne suis personne. Je n'existe pas.

Sans famille, ni ami, ni amour. Personne ne me voit, ne m'entend, ne me remarque. Je suis transparent, invisible. Je ne travaille pas, faute d'avoir su me vendre. Car comment vendre ce qui ne se voit pas?

Je sors rarement chez moi. Un appartement que je loue pour une bouchée de pain. Je me contente de peu. La télé. L'ordinateur. Le lit. Le canapé. Je ne suis pas exigeant. Le téléphone quant à lui fonctionne peu, à l'exception des démarcheurs que je reçois avec une volée d'insultes. En revanche, j'accueille les sondeurs avec plaisir. Je leur sors les réponses les moins cohérentes, histoire de pourrir leurs résultats.

Je vis au travers des images que me déversent les écrans. La télé. L'ordinateur. Je ne peux pas m'en passer. Mon principal plaisir consiste à poster des commentaires sur le web, à déclencher des polémiques, à pourrir les échanges, à entretenir la morosité. On m'appelle le troll.

J'évite ma voisine. Cette petite vieille qui sort son chien quatre fois par jour. Une sorte de rat qui vous regarde d'un air abruti. Comme s'il attendait une croquette, ou un coup de pied. Dans les premiers temps, la vioque a bien essayé de m'embobiner avec ces radotages sur la météo. Elle me rabattait les oreilles avec ses supposées douleurs, ses chutes à répétition, son isolement, Je faisais semblant de l'écouter. Par politesse. Je suis un garçon poli, en définitive. La faute à mon éducation judéo chrétienne. Mais un jour, je lui ai proposé de cuisiner des nems avec son clébard. Depuis, elle me laisse tranquille.

Je n'aime personne. Je ne déteste personne non plus. Tant qu'on me laisse vivre dans mon coin.

J'attire les moineaux et les pigeons sur mon balcon avec du pain. Comme dans la chanson. A la différence que je les dégomme avec ma carabine. Chacun s'occupe comme il peut.

Je suis pourtant bien obligé de sortir. Ne serait-ce que pour remplir le frigo. J'évite les heures de pointe, et leurs cohortes de vieillards qui se trainent. Je remplis mon panier de plats préparés et de produits exotiques qui ont parcouru des milliers de kilomètres. Mon pêché mignon, les cerises de Noël. Un vrai régal.

Je choisis la caissière qui fait la gueule. Celle qui se limite au strict minimum. Quelle que soit l'heure. Bonjour. Bonne journée. Son discours ne varie pas. Nous sommes sur la même longueur d'onde.

Je ne cherche pas la compagnie de mes semblables. Déjà, à l'école, on me traitait d'asocial quand ce n'était pas d'autiste. Comme s'il fallait obligatoirement perdre son temps à écouter les fadaises des autres. Mes parents ont pourtant tout tenté. Le sport. La musique. Les colonies de vacances. Les anniversaires pour lesquels personne ne se déplaçaient. Un vrai désastre.

Aussi loin que je me souvienne, aucun groupe ne m'a jamais accepté. Malgré mes efforts. Je me suis toujours retrouvé à l'écart. Au pire, je finissais dans la peau du bouc émissaire. Une position peu enviable.

Parfois, je me laisse pourtant surprendre par un excès de faiblesse. Un picotement qui me prend dans le bas du ventre. Une subite envie de tendresse. Je l'avoue. Je suis incapable de résister. Le contact alors me manque.

Depuis peu, je me suis inscrit à un site de covoiturage. Je m'invente des identités, des vies, des itinéraires. Je cherche des passagères. Rien de plus simple. Je peux ainsi parcourir de grandes distances en échange d'un minimum de considération. Je deviens quelqu'un. Un mari. Un père de famille. Un représentant de commerce. Un consultant en informatique. Un ingénieur agronome. En général, je choisis bien mes professions. J'habite la ville ou la campagne. Dans un grand appartement ou une immense maison. Je voyage beaucoup. Je possède un bateau, un cheval, un avion. Je collectionne les vieux bolides. Je pratique la plongée, l'escalade, la voile, le parachutisme, le triathlon. Plus la fable est grosse et mieux elle passe.

Malgré mes louables efforts, mes passagères gardent leur distance. Dès le premier regard, je ressens une gêne. Une méfiance. Mon physique ingrat n'y est pas pour rien. La faute à mes parents. Je leur dois tout. Le regard fourbe. Le cheveux rare. La barbe drue. La silhouette trapue. Les mains boudinées. Le nez crochu. Les oreilles proéminentes. Rien chez moi n'inspire la confiance. Je n'ai pas été gâté par la nature.

Passé la première surprise, les filles finissent par prendre place à mes côtés, une main crispée sur la poignée, prêtes à sauter en marche. Ce qui ne les empêche pas de refuser les arrêts que je leur propose sur des aires de repos désertes, trop pressées qu’elles sont d'arriver à destination.

Je me montre pourtant gentil. Je ne suis pas un mauvais bougre. Je communique. Je cherche l'échange. Je voudrais tant devenir comme tout le monde. Un être sociable, gentil, agréable. Je leur raconte mes vies fantasmées. J'essaie de les détendre. Mais rien y fait. Elles se murent dans le silence, le regard soudé à la route.

Parfois, je tombe sur une exception. La passagère confiante qui fait mine de s'intéresser à mon cas. Elle m'interroge, me comprend. Mais je ne suis pas dupe. Elle a beau me poser des questions, je sais très bien qu'elle bondira de son siège à la première occasion.

Mais par-dessus tout, je déteste les chieuses. Celles qui parlent pour ne rien dire. Comme hier par exemple. Sur le coup je ne suis pas méfié. Elle non plus d'ailleurs. J'ai reniflé son parfum. Un mélange de graillon et de patchouli de bon augure. J'ai repéré les ongles rongés, les seins siliconés et le regard inexpressif.

Trois longues heures de route nous attendaient. Une odyssée pleine d'aventures. Un voyage en terre inconnue. J'enfonçai le champignon. Le soleil brillait. Les enceintes diffusaient mon morceau préféré. Born to be alive. En boucle. Tout s'annonçait bien.

Et le cirque a commencé. Passés les premières banalités d'usage, le moulin à paroles s'est déclenché. J'étais tombé sur une experte en bavardage. Le genre qui ne s'arrête jamais. Dotée d'une voix nasillarde qui me vrillait les tympans.

Son chef la harcelait. Ses parents ne la comprenaient pas. Son mari la trompait. Le monde entier s'était ligué contre elle. Sa sœur. Sa voisine. Le guichetier de la poste. Le contrôleur de train. Les grévistes. Les médecins. Le garagiste. Le fisc. Son propriétaire. Le banquier. Son amant. Les politiciens. Les assistés. Les réfugiés. Les obsédés. Les cons. Les mous. Les hypocrites. Les cons. Les nuls. Les éclos. Les cocos. Les bobos. Les cons. Surtout les cons.

Rien ne pouvait la faire taire. Ni mon indifférence. Ni la musique. Encore moins l'aire de repos où je me suis arrêté.

Par chance, je garde toujours un cran d'arrêt sous mon siège. Un objet qui peut toujours servir. Quand il faut rayer une portière, crever un pneu, ou trancher une gorge.