Un couple

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Un couple dans un restaurant, face à face.

Derrière la vitre, une plage caressée par les vagues grises.

La nuit est tombée.

Il pleut.

Dans le lointain, un phare balaie l'horizon.

Chacun se laisse porter par ses pensées:

 

Lui: Qu'est ce qu'on s'emmerde. Je ne pensais pas qu'on pouvait autant s'emmerder. C'est fou ce que je m'emmerde. Si j'avais su, j'aurais pas venu, comme dirait l'autre. Putain, c'est pas vrai. Si au moins on bouffait normalement. Ça pourrait compenser. Mais non. Même pas. Ras le bol des légumes et du poisson. Je déteste le poiscaille. Je récupère toutes les arrêtes. J'en ai même une qui s'est plantée dans la gencive. Fait chier... Je mangerais bien une entrecôte saignante avec des frites. Et de la mayo. Et du ketchup. Et une bonne bouteille de rouge, à la place de cette eau gazeuse qui me fait roter. C'est la dernière fois que je vais en thalasso.

 

Elle: Sympa ce restaurant. Pour une fois que je n'ai rien à faire. Ça change. Et puis le cadre est agréable. La vue est belle. Dommage qu'il pleuve. On ne peut pas tout avoir. J'ai passé une bonne journée. J'adore qu'on s'occupe de moi. C'est tellement rare. Les bains de boue vont me faire une peau de bébé. Par contre j'ai du mal avec les jets d'eau. Un coup glacé. Un coup brulant. Il faut savoir souffrir pour être belle à ce qu'il paraît.

 

Lui: Pas mal la serveuse. Un beau petit cul. Quand elle se penche en avant, on voit ses nichons qui ballottent. Je suis sûr qu'elle le fait exprès, la salope. Je me la taperais bien.

 

Elle: Quel con. Mais quel con! Il se croit irrésistible avec son bide et ses yeux de merlan frit. Elle doit avoir l'âge de notre fille, cette gamine. N'importe quoi.

 

Lui: La voilà qui fait la gueule! Il était temps. Je commençais presque à m'inquiéter. Qu'est-ce que j'ai encore fait? J'ai rien dit cette fois. Merde. Et cette chemise qui me colle à la peau. Tu parles d'un cadeau d'anniversaire. Elle est moche. J'ai horreur du rouge. Pourquoi pas rose pendant qu'elle y était. Je ne supporte pas le synthétique. Elle a voulu se venger de la friteuse que je lui ai offerte pour la fête des mères. La friteuse, au moins, elle sert à quelque chose. Alors que la chemise, elle me fait transpirer. Je vais encore avoir des auréoles sous les bras.

 

Elle: Il pourrait quand même faire un effort au lieu de se vautrer sur sa chaise. Il mange comme un porc. Je ne supporte plus le bruit de succion. Ça me donne presque envie de vomir. Sa façon de mastiquer les aliments. Il me dégoute. Il aurait au moins pu se raser. Et ses poils dans le nez. Il pourrait les couper. Il en a aussi qui sortent des oreilles. Quelle horreur! J'aurais dû écouter ma mère. Mais l'amour rend aveugle et j'en étais complètement dingue du beau gosse qu'il était à l'époque. Il me faisait tellement rire. Je ne pouvais pas deviner qu'il allait se transformer en mollusque.

 

Lui: Elle me hait. Je le lis dans ses yeux. J'ai pourtant fait tout ce qu'il fallait: le fric, la baraque, les mômes... Elle ne manque de rien. Faut reconnaître qu'avec les années, elle ne s'est pas arrangée. Avec sa bouche en cul de poule. Son air pincé. Ses frisettes. Et ses lunettes violettes. Elle ressemble de plus en plus à sa mère. Je ne peux plus la piffrer, la vieille. J'ai pas besoin d'avoir son clone à la maison.

 

Elle: Je m'inquiète pour les enfants. Je n'ai rien reçu depuis hier. Ils pourraient faire un effort. C'est la première fois qu'ils partent en vacances tout seul. Chacun de leur côté. Ça me fait tout drôle. Même leurs engueulades me manquent. Dans son dernier texto, le grand m'a envoyé une photo. Avec son nouveau copain. Je ne veux pas savoir ce qu'ils font ensemble. C'est trop pénible à imaginer. On a dû rater quelque chose. J’ai pourtant fait tout ce qu’il fallait. On peut toujours se dire qu’il se cherche. Que ça finira bien par lui passer. Il y en a un qui ferait un scandale s'il savait. Avec son esprit primaire, il ne peut pas comprendre ces choses-là.

 

Lui: J'en connais un qui doit chasser la gallinette. Pas des taons. Avec son physique, il doit emballer à mort. Ce n'est pas pour lui que je me fais du mouron, mais pour ma petite chérie. J'espère qu'elle suit mes conseils. Je lui ai appris à se défendre d'un coup de genou dans les couilles. Mais si un mec l'amoche, je le tue.

 

Elle: Et sa fifille qui est partie avec un stock de capotes. J'espère qu'elle s'en servira. Il ne faudrait pas qu'elle revienne avec un polichinelle dans le tiroir. Ou une maladie. Au moins, elle en profite.

Lui: Bon, on va peut-être monter dans la chambre maintenant. Je ne voudrais pas rater le début du match. Ce serait le comble.

 

Elle: Je vais prendre un sorbet à la mandarine avant de faire un tour sur la jetée. On est pas pressé.

 

Lui: Elle a trouvé son but dans la vie. Me faire chier. On s'entendait pourtant bien avant. Au début. On sortait. On s'amusait. On baisait. Qu'est-ce qu'on a pu baiser. On n'arrêtait pas. Elle était canon et super vicieuse. Maintenant, je ne peux plus l'approcher à moins d'un mètre sans déclencher des hurlements hystériques. Je ne sais même pas pourquoi on partage encore le même pieu. C'est décidé, quand on rentre chez nous, je change de piaule que ça lui plaise ou non Comme ça, je pourrai regarder la télé toute la nuit. Sa mère ira dormir ailleurs quand elle viendra. Je fais d'une pierre, deux coups.

 

Elle: Pendant qu'il regarde son match, je vais répondre au mail de Bogosse. Il me fait craquer celui-là. Toujours tiré à quatre épingles. Jamais un mot de travers. Il me respecte. J'ai envie de me sentir désirée. Je suis encore jeune. Pour une fois que je tombe sur quelqu'un de sincère.

 

Lui: Je ne vais quand même pas divorcer à mon âge. Ça ne se fait pas. J'imagine le bordel que ça serait. Elle me ruinerait, c'est sûr. Et je ferais comment après? Retourner vivre chez mes vieux? Comme avant le mariage? En tout cas, je ne pourrais pas rester tout seul. Ce serait beaucoup trop compliqué.

 

Elle: Je vais changer de coiffure. Finies les frisettes qui me vieillissent. Après, j'irai m'acheter la petite robe que j'ai vu en vitrine tout à l'heure. Il faut que je trouve une excuse pour m'échapper car je ne veux plus l'avoir dans les pattes comme un petit toutou.

 

Lui: Je vais lui faire un cadeau. Un truc pour l'embobiner. Mais quoi? Du parfum? Trop cher et ça pue. Un bijou? Faut pas déconner quand même. Des fleurs? Pour avoir l'air con dans la rue avec un bouquet? Non merci. Des chocolats? Après les bains de boue? Beurk.

 

Elle: Il me faut aussi des sandales. Et de nouvelles lunettes. Demain, je prends rendez-vous chez l'esthéticienne. Et à mon retour, je m'inscris à la zumba.

 

Lui: Un grille-pain?