Un père qui passe

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— On se connait.

— Je ne crois pas.

— Je suis sûre qu'on se connait.

— Je suis sûr du contraire.

Hugo posa sa fourchette. L'adolescente qui venait d'interrompre son repas (une entrecôte géante, des frites, une bière) se tenait devant lui, solidement campée sur ses deux jambes. Elle avait abandonné la table de ses amis, pour traverser la salle du restaurant dans le seul but de l'importuner. Une gamine comme les autres. Toute en noir. Blouson. Pantalon. Bottines. Seules les lèvres apportaient une touche de rouge. Elle arborait le regard insolent des filles de sa génération qui croient que tout leur est dû.

— Vous êtes mon père.

A l'aide d'une serviette en papier, Hugo essuya la tâche de mayonnaise qui maculait sa cravate. Ses affaires de rechange attendaient dans la valise qu'il avait abandonnée dans la chambre d'hôtel. Chemises blanches. Cravates sombres. Une panoplie respectable, dépourvue d'originalité, à l'exception des chaussettes trouées, grises, comme il se doit.

Il fit ensuite mine de consulter sa tablette tactile, posée à droite de l'assiette. Son doigt gras glissa sur l'écran. Des images défilèrent. Des informations. Des messages. Du vide.

Quand il releva la tête, la donzelle n'avait pas bougé.

— Vous êtes bien mon père. Regardez!

Il jeta un œil au Smartphone que la fille lui tendait.

— C'est flou.

— C'est une photo scannée.

Une silhouette apparaissait bien sur l'écran. Un homme jeune aux traits difficilement identifiables, vêtu d'un bermuda et d'une chemise à carreaux. Assis sur un muret, il semblait regarder le néant. Derrière lui, un ciel orange. Une couleur étrange qui semblait indiquer que le cliché avait été pris en fin de journée, lorsque le soleil embrase les cieux.

— Je suis désolé, mais je ne porte jamais de bermuda.

— C'est vous. Avec plus de cheveux. Et moins de bide. Cela fait des années que j'étudie cette image.

Hugo porta la bière à ses lèvres. Une fille! Quelle drôle d'idée. Pourquoi pas un chat ou une girafe. Qu'aurait-il bien pu faire d'une telle greluche? Ses fils lui suffisaient amplement. Le premier se prenait pour un rappeur et le second pour un entrepreneur. Les deux vivaient à ses crochets. Des incapables.

Il s'apprêtait à lever le bras afin d'attirer l'attention d'un serveur lorsque la môme pointa son Smartphone dans sa direction.

— Que faites-vous?

— Un portrait que je vais envoyer à ma mère.

— Faut pas vous gêner! Je vous interdit....

— Trop tard. L'image était partie.

— Hugo pesta. La plaisanterie avait trop duré. Il aurait dû suivre son pressentiment. Éviter cette ville. Renoncer à son chèque.

L'appareil joua aussitôt un air entrainant qu'il avait vaguement entendu à la radio. Une mélodie actuelle, rythmée comme il faut avec un zeste d'influences africaines.

La fille porta l'engin à son oreille avant de lui tendre.

— C'est pour vous.

Hugo s'empara de l'appareil sans prendre la peine de camoufler son agacement. L'entrecôte allait refroidir. Quant aux frites, mieux valait les oublier. Une chose l'indisposait par dessous tout; être dérangé pendant son repas. Surtout lors de ses déplacements professionnels. Avec le temps il avait pris ses habitudes. Un repas rapide. Un tour du quartier. Parfois un petit extra avec une jeune prostituée. Et une soirée qui s'achevait dans une chambre d'hôtel anonyme à surfer sur des sites pornos.

Une vie réglée comme du papier à musique. Loin des jérémiades de sa femme. Loin de son domicile aseptisé. Loin de tout. Une parenthèse de paix où il pouvait goûter aux joies de la liberté, manger ce qu'il voulait, picoler à volonté, forniquer.

Le reste du temps, il proposait des solutions inédites, des méthodes innovantes, voire une organisation révolutionnaire. Il animait des séminaires, menait des audits, parcourant le pays de long en large, distribuant des conseils, déversant des flots d'inepties

Quand on lui avait proposé cette mission, il avait commencé par refuser. Cette ville à la réputation désastreuse ne l'attirait pas. Un coin paumé, loin de tout. Le trou du cul du monde comme il s'était amusé à la qualifier. Un lieu où il n'avait jamais encore posé l'extrémité d'un orteil.

Cela ne l'avait pas empêché de débarquer le matin même pour former une dizaine de cadres aux nouvelles techniques de management qui allaient transformer leur enfer en paradis. Le montant facturé n'était pas étranger à sa décision.

— Bonsoir Hugo. Aurais-tu la mémoire qui flanche?

— On se connait?

— On s'est connu. On s'est perdu de vue. Mais tu ne m'as pas reconnue ce matin. Je suis déçue.

— C'est une plaisanterie?

La voix de femme qui l'interpelait dans le téléphone lui était familière.

— Observe bien ma fille. Enfin, notre fille. C'est ton portrait craché. Tu ne peux pas la renier. Souviens-toi du camping des flots bleus. La plage. Le soleil. Les galets. Nous devions nous revoir. Tu n'as jamais donné signe de vie. Mais je t'ai gardé un souvenir qui a bien grandi.

Hugo n'avait campé qu'une fois dans sa vie. Une semaine d'égarements dont il ne conservait qu'un mauvais souvenir. Tout lui avait déplu. Le bruit. Les sanitaires. La promiscuité. La poussière, qui se transformait en boue à la première averse. Les animations. Il avait surtout servi de chauffeur à de soi-disant amis, depuis longtemps oubliés.

— J'avoue que j'ai eu du mal à te reconnaître car tu as pris un sacré coup de vieux. Heureusement que je n'oublie pas le nom des pères de mes enfants. C'est la moindre des choses, non?

— Vous faîtes erreur.

— J'ai eu tout le temps d'observer, aujourd'hui. Excuse-moi de t'avoir un peu taquiné, mais je voulais savoir ce que tu avais dans le ventre. Ma fille a besoin d'un père, pas d'un mollusque. J'avoue que je me suis bien amusée. Tu as presque l'air convaincu par ce que tu racontes. Tu aurais fait un bon acteur. Je t'imagine bien en parrain de la mafia. Le genre à faire exploser des cranes à coup de batte de baseball.

Hugo avait passé une journée difficile. D'ordinaire un public docile se contentait d'approuver ses théories. Mais cette fois, il était tombé sur un os. Une femme qui n'avait pas cessé de le bombarder de questions déconcertantes. Même pendant la pause-café. Elle n'avait pas cessé de le houspiller.

— C'est un coup monté?

— Tu ne crois pas aux coïncidences?

— Que cherchez-vous?

— Pas grand-chose. Une reconnaissance de paternité. Une pension alimentaire rétroactive. Par précaution j'ai récupéré le gobelet dans lequel tu as bu ton café cet après-midi, pour une recherche d'ADN.

Hugo s'étrangla.

— Vous êtes dingue.

— Aurais-tu perdu le sens de l'humour? Je veux juste que ma fille arrête de fantasmer sur ce père qu'elle s'est inventée. Il est temps qu'elle passe à autre chose. Ne la contrarie pas. Elle est fragile. On en reparle demain devant les collègues, si tu veux. Cela changera des salades que tu nous sers.

Hugo interrompit cette conversation sans queue ni tête. Il rendit son téléphone à la fille.

— L'affaire est close. Je ne suis pas votre père.

— Ma mère avait raison quand elle disait que les hommes sont des lâches.

— Et les femmes, des emmerdeuses?

Mais son interlocutrice était enfin partie rejoindre ses amis.

Hugo contempla son assiette. Cette histoire lui avait coupé l'appétit. Quelle tristesse! Une si belle entrecôte. Il trempa une frite molle dans mayonnaise. Toute cette graisse l'écœurait.

Dans un sens, la fille n'avait pas tort. Le courage ne l'avait jamais étouffé. D'un geste qui se voulait désinvolte, il alluma sa tablette pour consulter les horaires des trains du lendemain matin.