Connectée

Nouvelles
Typography

« Kikou mes zamours, je vous souhaite de passer une excellente journée ».

A peine levée, tu envoies ton message. Une habitude que tu as prises depuis quelques mois pour rassurer tes aficionados.

Puis tu allumes la télé avant de préparer ton bol de céréales.

Il est dix heures. Et tu dois faire un effort pour ne pas te recoucher.

Tu te sens vaseuse. En vrac. Tu as la tête dans le cul, comme tu aimes si bien le dire quand tu souhaites choquer tes fans.

Tu as passé la nuit sur ton ordi, à jouer. Dès que tu commences, tu ne peux plus t'arrêter. C'est plus fort que toi. Quelque chose te pousse à poursuivre l'aventure, à grimper les niveaux, à chasser les failles.

Tes céréales sont dégueux. Le lait t'écœure. Beurk. Tu vas devoir faire des courses. Cette simple idée te perturbe. Tu détestes le supermarché. Heureusement que le drive existe. En quelques clics, la corvée est évitée. Plus besoin courir dans des allées remplies de vioques qui confondent leur chariot avec leur déambulateur. Plus besoin, non plus, de passer à la caisse, ni de subir des musiques débiles. Tu haies les caissières. Les formules de politesse qu’elles répètent à longueur de journée te gonflent. Leur lenteur t'exaspère. Faut vraiment être nulle pour faire un boulot pareil.

En attendant, tu consultes tes messages. Tu survoles les notifications. Accepter les demandes d'amitié te prends du temps. Il faut étudier chaque profil pour se préserver des mauvaises surprises. Les amis se bousculent. Beaucoup de mecs. Tu supprimes les propositions les plus explicites.

Chaque jour tu changes ta photo, en fonction de ton humeur. Mais en générale, tu essaies de te mettre en valeur. Tu te montres sous ton meilleur jour. Souriante. Un brin sexy. Tu veux donner l'image d'une fille qui croque la vie à pleine dent. Tu pioches dans ton stock de clichés. Tu corriges. Tu ajoutes un filtre. Tu triches. Tu ajoutes du contraste.

Tu fais le tour des sites. Sur chacun, tu annonces la couleur. Le soleil brille. Les oiseaux chantent. Le printemps est là. La vie n'est-elle pas belle? Sur I, sur postes une photo du géranium qui végète sur ton balcon. Deux feuilles vert pâles se battent en duel. Mais c'est mieux que rien. Un moment, tu pensais que l'hiver lui avait été fatal.

Tu partages ensuite l'image sur F, T et G. Tout le monde doit en profiter.

Il ne faut rien négliger. Ni l'image de marque. Ni la présence. La popularité nécessite un minimum de travail. On n'a rien sans rien.

Tu vides ton bol dans l'évier avant de filer dans la salle de bain, le téléphone à portée de main au cas où quelqu'un t'appellerait. Sous la douche, tu retrouves un peu de tonus. Tes idées s'éclaircissent. Tu penses à BG, ce mec qui t'a branchée hier sur F. Pas lourd. Sympa. Avec de l'humour. Le genre qui te fait craquer. Vous avez dialogué pendant deux bonnes heures en MP. Tu lui as sorti le grand jeu. L'œil de biche pour la cam. Le mystère. Les allusions à peine déguisées. Quand il est parti se coucher, tu l'aurais bien rejoint, mais il était trop loin. Cinq cent bornes. Une paille. Il a promis de te contacter aujourd'hui.sdb

Tu cherches un mec. Un vrai. Pas l'un de ses tarés qui n'en veulent qu'à ton cul. Encore moins de ceux qui prennent leur bite pour une œuvre d'art, la photographiant sous tous les angles; la mesurant. Vingt-cinq centimètres. Trente centimètres. Pourquoi pas un mètre pendant qu'ils y sont. Tu t'en tapes des centimètres.

Tu rêves de l'homme qui te traitera comme une princesse. Celui qui te comblera, qui te sortira, qui t'aimera, qui te couvrira de cadeaux, qui t'invitera au restaurant, qui t'amènera au bout du monde, qui te fera grimper aux rideaux dix fois par jour. Toujours disponible. Toujours serviable. Toujours d'accord avec toi. Il ne te contredira jamais.

A les écouter, tous les mecs remplissent l'ensemble de ses critères. Mais avec le temps, tu as appris à débusquer les lâches, les menteurs, les détraqués, les cons. Tu les vois arriver. Et tu les éjectes sans ménagement.

Faut dire que tu as souvent été déçue. Tu es une victime de l'amour. A chaque fois tu y crois et à chaque fois tu tombes de haut. Passé la première baise, le mec disparaît.

Mais cette fois, c'est sûr. Ce type est le bon. Tu es prête à lui laisser une chance.

Après la douche, tu te jettes sur la tablette. Les choses sérieuses peuvent commencer. Tu consultes tes pages préférées. Tu partages. Tu commentes. Tu t'exprimes. Tu interpelles. Tu réagis. Tu t'agaces.

Tu voudrais devenir influenceuse, utiliser ta notoriété pour gagner du fric. Certaines y arrivent. Dans les fringues ou les produits de beauté. Des marques les payent, en échange de chroniques. Gagner sa vie en restant chez soi. Le pied.

Mais tu hésites entre les jeux vidéo et les séries télé. Tes deux sujets de prédilection. La chaîne Y que tu as créée, reste confidentielle. Diffuser des images de jeux ne présente pas d'intérêt. L'idéal serait de proposer des critiques sous un angle inédit. Alors tu réfléchis. Tu visionnes tes concurrents. Comment font-ils? Tu étudies. Tu notes. Tu visionnes les tutos. Un constat s'impose rapidement. Tu manques de matos. Comment réaliser une vidéo convaincante avec une simple tablette? Tu aurais besoin d'une caméra, d'un pied, et surement d'un nouvel ordi pour faire tourner ce logiciel qui bouffe de la mémoire. Il faudrait surtout que tu apprennes à parler devant une caméra. Tes derniers essais ont été calamiteux. Tu ne ressembles à rien. Tu hésites. Tu cherches tes mots. Une vraie cruche. Ton géranium serait plus crédible.

Vers quinze heures, tu exfiltres un plat du frigo. Le dernier. Des lasagnes à la Bolognaise. Tu enfournes la barquette dans le micro-onde. Tu détestes cuisiner. Les aliments que tu absorbes t'apportent peu de plaisir. Si tu pouvais t'en passer tu éviterais de manger. Cela ne t'empêche pas de poster la photo que tu prends de ton plat fumant sur I accompagnée de ce commentaire: « Mon plat préféré. Un régal. Hummmm! ».

Pendant les repas, tu branches la télé sur ton habituelle chaîne info. L'éternel couple de présentateurs interviewe un inconnu. En bas de l'écran, ce qu'il vient de dire s'affiche. Il est question d'une prochaine réforme du chômage. L'homme prévient. L'État n'est pas une vache à lait. Puis, vient la pub, la météo, la pub, une annonce, la pub.

Tu zappes. Les images défilent. Des ouvriers construisent un pont. Un paysan cherche une femme. Belle. Intelligente. Courageuse. Un monstre a massacré sa famille. Les voisins n'en reviennent pas. Jamais ils n'auraient pu imaginer cela. Un homme tellement discret. Des filles en petite tenue se trémoussent sur un air déjanté. Des garçons en short courent après une balle sur le l'herbe synthétique. Aux dernières nouvelles, des extraterrestres auraient construit les pyramides.

Ras le bol de ces conneries. Tu te cales sur une chaîne généraliste. Des types papotent autour d'une table. Le sujet t'échappe. Tu retournes à ta tablette.

BG n'a pas envoyé de message. Que fait-il? Il doit travailler. Tu ne lui as même pas demandé ce qu'il faisait. Tu lui inventes des métiers. Trader. Développeur. Dealer. Hacker. Serveur dans un bar Vendeur de pizzas. Chômeur.

Tu reprends ton exploration des réseaux. Tu ne veux rien rater. Tout va tellement vite. Tu enchaînes sur l'actualité des séries avant de tester de nouveaux jeux. Rien ne t'emballe. Cela fait une éternité que tien n'a été inventé.

Lorsque tu lèves le nez, la nuit est tombée. Tu n'as pas vu la journée passer. Tu vides un paquet de chips que tu trempes dans du ketchup. Tu avales ton dernier yaourt, sans vérifier la date limite de consommation que tu devines dépassée. Le tout arrosé par un coca. Pas du light. Du vrai. Du millésimé. Avec de gros morceaux de sucre à l'intérieur. Faut pas déconner avec ça. C'est trop sérieux. Cette fois le frigo est vide. Tout comme les placards. Les réserves sont épuisées.

Tu débouches une bouteille de vin blanc. Puis tu te déchaînes sur les réseaux. Tu déverses un torrent d'insanités sur BG. Tu te venges. Ce type est une ordure comme les autres. Il t'a fait croire qu'il était meilleur, mais il ne vaut pas mieux. Un salaud. Un fils de pute. Une raclure. Il a trahi la confiance que tu lui avais accordée. Ton cœur est brisé. Une fois de plus.

Quelques amis te soutiennent. Les plus fidèles. Tu peux compter sur eux quoi qu'il arrive.

Rassurée, tu avales cinq épisodes de la saison neuf d'une série que tu suis depuis la première année. Encore une fois, tu es déçue. Les scénaristes ne se sont pas foulés. Avec ce qu'ils touchent comme salaire, ils pourraient faire un effort.

Après une dernière virée sur les réseaux, tu te couches, énervée, non sans avoir posté un ultime message.

« Bonne night mes zamours. Faites de beaux rêves. ».