L'homme au placard

Nouvelles
Typography

Gracieuse comme une libellule, la 2 CV doubla, dans un bruissement d'ailes à peine audible, la Porsche noire qui semblait collée au bitume telle une lourde mouche à l'agonie... 

Dans ce rallye improbable, l’impossible, une fois de plus, déjoua tous les calculs de probabilité. Ce n’était pas tout à fait la première fois toutefois que la mythique voiture des années 60 accédait à un record historique. On l’avait bien vue en 70 résister à une Jaguar pour finir après le grand choc en meilleure forme que son ennemi de classe, pilotée il est vrai par Brigitte Bardot. Mais là, c’était une Porsche, c’était sans casse, c’était en plein troisième millénaire, quand l’ensemble du populo national avec et sans voiture avaient bien compris qu’ils l’auraient toujours dans le baba. Et c’était monsieur tout le monde au volant.

Enfin, monsieur presque tout le monde, car Jules, à 47 ans, venait de comprendre les raisons de sa mise au placard dans le bureau d’études où il avait passé un peu plus de vingt ans. Des années ma foi sereines, ennuyeuses mais au total sereines, sans prise de bec particulière avec qui que ce soit, sans retards notables, sans congés maladie excessifs, ce qui fait qu’il avait mis du temps à comprendre. Mais là, il en était sûr. La Faute, l’impardonnable, c’était sa passion secrète pour la poésie.

Et pas des poètes qui vous encensent l’ordre nouveau, ou l’ancien. Des authentiques poètes, qui vous grossissent le ciel et l’âme. Toutes latitudes confondues. A l’embauche, il avait joué le jeu de façon tellement assurée, déployé une telle maîtrise de la novlangue que personne ne l’avait cru capable de s’écarter d’un quart de iota du formatage requis. L’expert psy de service ne lui avait posé aucune question sur ses orientations sexuelles ni ses programmes préférés. Il lui avait seulement demandé s’il se percevait lui-même comme un winner ou comme un loser. Vu qu’en termes de comptabilité aucun commissaire aux comptes, aucun vérificateur n’avait jamais trouvé le moindre euro d’inexactitude dans ses registres, c’est ce qu’il avait répondu, winner professionnel, ajoutant humblement qu’en termes de locomotion et de conquêtes féminines sa perception différait peut-être. Cette assurance tranquille, et la modestie de son humour, avait conquis tout le comité. Jules, lui, avait pris ça comme une bonne plaisanterie, ce genre de question à deux balles. Il s’était revu à l’école, éternel minable, faiblard, loser sempiternel sur le terrain de foot, son petit martyre hebdomadaire. Et le jour où, propulsé il ignorait lui-même par quel désir inouï d’embrasser les étoiles, il avait tiré ce shoot fabuleux, historique, en plein dans les étoiles, qui commençaient à poindre au-dessus du préau. Laissant tout le monde coi. Donc oui, si, finalement, tout compte fait, il était bien un winner.DSC 64614015

Dans les premiers temps tout s’était passé sans accrocs, à merveille s’était-il dit, dans son emploi de comptable pour le bureau d’études de Kryotherapy, une (P)ME propulsée, par kiss-kiss bank comme tant d’autres startups à l’avenir indécis, sur le plateau corrézien, un bassin d’emploi plus encore sinistré que la démographie locale. La startup avait démarré au quart de tour, tous les y grecs de son nom inspiraient le respect, elle recréait de la biodiversité en s’intéressant aux tourbières dont elle exploitait sans excès le cadre, désolé et métaphysique, pour la clientèle stressée des mégalopoles, et le sol, un peu moins frugalement, où elle puisait de quoi refroidir un régiment complet. Le Wellness Center de Kryotherapy se targuait de rafraichir, cool down dans le jargon, les burn out de Paris, LA et des diverses Silicon Valleys du globe. 5000m2, de bâtiments qui ne payaient pas de mine car c’étaient d’anciennes granges et des préfabriqués plantés vite fait sur la tourbière entre un bosquet et une lande, mais précisément la clientèle appréciait ce côté décalé. 5000m2, mais on envisageait une extension pour reloger les unités de Tranhumanisme, à l’étroit dans des locaux partagés avec Kryonie, car le m2 ne coûtait pas trop dans ces contrées oubliées de l’histoire industrielle et technologique.

Et Jules avait sans problème trouvé sa place, d’autant plus facilement qu’il ne s’occupait que de chiffres et était en conséquence dispensé de penser, c’est-à-dire de participer aux brainstormings hebdomadaires du Board impulsant les stratégies. Ce qui lui laissait, aussi, en conséquence, tout le loisir de penser pour lui-même. Ses tableaux de chiffres impeccables, laconiques et transparents, avaient d’emblée eu l’agrément d’une direction payée pour penser, qui était, elle, toute aux grandes ambitions philosophiques et sociales du transhumanisme. Jules avait les bons éléments de langage et faisait bien son travail, les pauses devant la machine à café, dont la télé lui avait appris l’importance, étaient pour lui l’occasion de se montrer convivial et surtout positif – c’était sûr, c’était vrai, la cryothérapie apaisait les articulations usées par la pénibilité de la vie rurale en milieu ingrat, mais aussi celles qu’avait prématurément ravagées le chômage à long terme assisté du grosrougequitache qui va souvent avec, ou le célibat paysan et le suicide qui va souvent avec, l’addiction aux jeux vidéos, la peur de la vieillesse, l’angoisse de la mort, on traitait à peu près tous les désarrois officiellement tolérés. Kryotherapy gérait le mal-être et les maux du temps, c’était ça l’affichage. Jules se sentait partie prenante de cette entreprise de bienfaisance, ça aussi c’était l’affichage.

Ce qui fait que les premiers signes de relégation lui avaient échappé. Une nouvelle unité de recherche avait été mise en place pour brainstormer sur la cryonie, nouvelle tocade du millénaire consistant à congeler les impétrants pour les dégeler à l’ère de l’immortalité. Les comptes en avaient été confiés à un autre – pas un comptable diplômé, un type de la Cellule Pensante Invisible, la CPI pour les habitués, qui n’était même pas foutu de faire un tableau propre des entrées et des sorties. Pourtant, se disait Jules, c’est tout de même un budget ça ! de payer les agents prospecteurs chargés de convaincre les grand-mères de se faire congeler ou les enfants de faire congeler le grand-père, sans parler des colloques internationaux, parce qu’il fallait bien se brancher un minimum sur les technologies et les marketings du jour, la recherche non, elle était entièrement déléguée à la cellule externalisée et financée par la Banque Mondiale, qui prenait en charge les voyages des délégués de Kryotherapy aux USA – le kérosène détaxé des jets ouais, pensait Jules, merde à Vauban, en attendant c’est pas nous qu’on le paye bon mais c’est pas moi qui vois ces comptes et pourquoi.

Mais il ne s’était pas attardé sur ce douloureux pourquoi, estimant plus important de ne pas basculer dans la folie de la persécution, et il s’était alors mis sans complexe à bouquiner dans ses heures creuses. De la poésie naturellement. Son bureau étant dans un fond de couloir et ce couloir n’hébergeant que des bureaux estimés de moindre importance par la CPI, il y avait peu de passage. En outre, ce peu signalait forcément son arrivée par des craquements à fendre l’âme, vu que le vieux parquet gémissait comme une voix qui pleure, comme le vent amer. Avant, il laissait ses lectures dans le coffre de sa vieille 2CV, qui n’attirait d’ailleurs les regards que de quelques clients épris de vintage. Dans son petit bureau isolé, il n’abusait du reste pas, en tout cas pas avant d’avoir été si nettement placardisé qu’il avait bien été obligé de l’admettre sans réserve, mais ça c’était bien plus tard, et personne ne l’avait jamais surpris en train de lire une ligne de poésie. Ni de polar. Ni de faire des mots croisés. Ni de répondre à ses courriers personnels.  Ni de bailler aux corneilles. Alors, pourquoi, pourquoi, il se le demandait bien, toujours sans s’y attarder à l’excès car toujours plus soucieux de sa santé mentale que de sa carrière. Quand même.

Il avait alors décidé de passer certaines de ses pauses déjeuner à se balader tout seul dans les tourbières. En reconnaissance, explorer de nouvelles possibilités d’extraction, avait-il expliqué pour justifier cette petite traîtrise à l’esprit maison qui invitait tout le personnel à communier ensemble à table comme ailleurs. Il n’avait pas réalisé que la tourbe était désormais un apport dérisoire aux activités de Kryotherapy – on en cataplasmait généreusement les clients en balnéo et en kiné, mais le sérieux était depuis longtemps passé du côté du froid industriel.

Et au cours de ces ballades, qu’il s’offrait soit à pied soit dans sa deux pattes, c’était un enchantement renouvelé de constater que les petits ruisseaux débordaient toujours de la même tranquille allégresse, les bâtisses austères en pierre gris clair, de la même sublime élévation spirituelle et besogneuse. Pas de doute, tous les jours, imperturbablement, l’onde était limpide comme au matin du monde. Tous les jours que Dieu faisait, la misère et la douleur humaine dressaient à la face d’un ciel souverain, qu’il pleuve vente, tonne, neige ou grêle, le lent chef d’œuvre de leur vie de mortels. De temps en temps il croisait un groupe de Rrom, ces saltimbanques, ces baladins, la chanson aux lèvres, qui parlaient dans une langue qu’il ne comprenait pas mais qui le touchait en plein centre de son corps, et il se disait, ils savent, ils chantent ce qu’ils savent, l’amour et la mort comme tous les poètes, c.-à-d. la vie. Et parfois il croisait d’autres groupes errants, des migrants, en escouades de travail, encadrés par des forestiers, avec d’autres chansons dans des langues qu’il ne comprenait pas non plus mais qui lui allaient aussi direct au centre du corps, ou des clandestins qui ne chantaient pas, même s’ils s’éloignaient, pareil, au long des chemins, devant l’huis des auberges grises et les sourires des arbres fruitiers condamnés. Ces visions fugaces lui étaient certes l’occasion de relativiser ses malheurs, mais surtout de se réjouir intensément que la gestion 100% rationalisée de la ressource humanité et de la ressource planète ne soit pas encore parvenue à déshumaniser tout langage. Ca le changeait agréablement de la novlangue au bureau. Il était même parfois tenté d’en appeler à Dieu pour le prier de constater qu’il restait encore, malgré tout, des humains, et de s’en émerveiller. Lui qui n’était pas croyant.

Par la suite, avait surgi à Kryotherapy l’unité de Prospection Valorisation des Potentiels Humains, PVPH, à l’origine plus ou moins rattachée à la DRH, mais qui avait au fil des années créé un petit empire autour du saint des saints, l’Ingénierie Génétique Naturelle, l’IGN’ pour les habitués, plus ou moins rattachée à la protection, totalement fantoche, de la biodiversité. Leurs labos ressemblaient à des clapiers du CNRS pour l’aile cognitiviste, à des paillasses de biologie pour l’aile expérimentale, car on avait tout en un dans l’IGN’, le cognitivisme et la biologie, avec la génétique en prime. L’IGN’ s’était concentrée dans ses débuts sur le végétal : en prévision du réchauffement climatique aigu, ils préparaient un coton BT amélioré, apte à se suffire des conditions géologiques et météorologiques locales, un hybride de palmier dattier saharien et californien, et ils visaient une modification du maïs 810 qui le rendrait invisible aux faucheurs volontaires. Avec la PVPH, s’était ajoutée une cellule dont l’objectif était de décomposer en traits comportementaux abstraits, également modifiables, les conduites génétiquement transmissibles. La comptabilité échappait aussi à Jules et il se demandait pourquoi – merde à Vauban – mais il avait aussi noté à cette époque de la création de PVPH qu’à la machine à café on lui répondait moins, et petit à petit on ne lui répondait plus, et du coup il avait cessé de faire les plaisanteries habituelles destinées à juste fabriquer de la convivialité.

C’est à ce moment-là qu’il avait réellement admis qu’il était placardisé. Un petit événement discret, avec tout le feutrage et le colmatage dû aux vrais événements qui comptent. Dans leur passion du gène à haut potentiel biodiversifiant, les cervelles directoriales avaient proposé que chacun donne un échantillon de son ADN pour en valoriser les plus jolis tours d’hélice. En réalité, les partenaires américains s’étaient déclarés très intéressés par les ADN indigènes de zones reculées supposées oubliées de l’histoire. Tout le personnel, a priori plutôt fier de son potentiel et enchanté de le mettre au service du progrès de Transhumanisme et de la transhumanité, s’était prêté à l’exercice en remerciant les cerveaux de la CPI de la considération qu’ils lui portaient. Jules par contre avait décliné l’invitation, arguant que c’était contre sa religion – ça ne mangeait pas de pain, et ça ne se discutait pas. Un matin qu’il était enrhumé et qu’il avait déjà rempli une demie corbeille de kleenex morveux, il eut la surprise de voir débarquer dans son bureau un lointain collègue de l’unité balnéo, une boîte de strepsils à la main, et une énorme sympathie affichée dans le sourire, « Tiens, mon vieux, prends ça, c’est pas terrible mais c’est mieux que rien. Et tiens, je vais te vider ta corbeille, t’auras pas besoin de la descendre ». Tout à sa stupeur qu’on s’intéresse à lui, Jules avait pris le cadeau en bougonnant un petit remerciement enroué et gêné. Et il s’était replongé dans son placard, décidément de plus en plus maussade, et dans ses rêveries, décidément de plus en plus décollées de l’austère et enivrante réalité du monde de la Kryo.

DSC 63973953A peu de temps de là, comme il passait en débauchant le long des nouveaux locaux de la PVPH, il vit qu’une lumière était restée allumée au troisième étage. Intrigué, parce qu’il ne restait plus personne – toutes les voitures avaient disparu sauf sa petite deuche – il grimpa quatre à quatre voir s’il ne fallait pas éteindre, quitte à s’excuser s’il tombait sur un fou encore au travail après la fermeture. Et là, sur le palier du premier étage, sidération : ils avaient laissé une porte ouverte dans le Saint des saints. Curieux malgré son indifférence à ce qu’il voyait de loin comme un bluff de plus, il entra pour visiter. La salle de réunion était ouverte, les portes donnant sur les bureaux fermées, et Jules retrouva son malaise initial à la vue de la déco. Il était venu là deux fois, lors de l’inauguration quand on avait présenté les anciens aux nouveaux, et une autre fois, quand le comptable, qui ne s’en sortait pas, l’avait en douce appelé pour résoudre un petit problème technique. Les aphorismes de base n’avaient pas changé – ceux du temps de la cryonie à tous crins :

« Notre seul ennemi, c’est la mort. Nous devons y survivre. L’humanité doit gagner sur la vie, et sur Dieu. »

Nikolai Fedorov, père soviétique de l’exploration spatiale

Il s’en était ajouté quelques autres, des grands prophètes de l’homme augmenté, témoins de l’impact des théories du tranhumanisme (dur) dans l’entreprise :

« D’ici 2030, le cerveau de l'homme sera directement connecté à Internet afin d'avoir accès à une quantité phénoménale d'informations »

Raymond Kurzweil, directeur de l'ingénierie chez Google

« Si vous ne pouvez battre la machine, le mieux est d'en devenir une »

Elon Musk, fondateur de Tesla, de Space X et de Neuralink

Les uns comme les autres lui faisaient froid dans le dos, il n’aurait pas exactement (à l’époque) su dire pourquoi. Manquait plus que Platon, la République a pas besoin de poètes – et va les trucider – mais c’est quoi cette république, se disait-il.

En réalité, en ce jour où il montait éteindre une lumière pour éviter le gaspi, Jules était le seul à ne pas avoir été prévenu du passage du coursier spécial chargé de venir prendre un colis pour livraison à l’étranger. Et donc à ignorer que le coursier, retardé à divers ronds points bloquants-filtrants, était attendu au troisième étage par J.P. Lesuave, qui devait recevoir un SMS quand l’autre émergerait de ses ronds points. En attendant, Jules, une fois revisitée la salle de réunion de Transhumanité, se dirigea naturellement vers la porte ouverte qui n’aurait pas dû rester ouverte, et là, nouvelle sidération.

Comme ça clignotait de partout et que de partout sourdait la musique des sphères comme ils disaient, le bruissement imperceptible des ordinateurs dans le feu de l’action, il resta une minute interdit. Puis il vit les petits colis prêts au départ, tous des résultats de la cellule Ingénierie Génétique Naturelle. Rien n’était crypté ou très peu – de toute manière le coursier était, forcément, analphabète, non ? C’étaient deux petits colis, à la vérité deux grosses enveloppes auraient suffi à les contenir, mais ils se présentaient dans de petits casiers étiquetés l’un ADNW, l’autre ADNL, chacun pourvu de petits compartiments où se trouvaient, bien alignées, des séries allant de ADNWS à ADNWXXX et de ADNLS à ADNLXXX, données brutes, en cours de traitement, à traiter, cartes mémoire et petits flacons bien rangés.

Tout cela avait bien sûr un sens, que ne pouvait qu’entrevoir mais non comprendre Jules, écarté qu’il avait été des brainstormings présidant à ces choix. Les partenaires américains qui géraient l’essentiel de la recherche avaient souhaité intégrer aux bases de données des spécimens indigènes. D’où le relevé des ADN indigènes quelques mois auparavant auprès du personnel local. On, c’est-à-dire les neuro-socio-cognitivistes, avait en effet remarqué que certains Losers, notamment ceux qui appartenaient à ces contrées ingrates et délaissées par l’histoire industrielle et technologique, manifestaient des facteurs psychologiques curieusement intéressants. Il avait été souhaité en haut lieu d’en décrypter le secret dans le séquençage des ADN correspondants car on les trouvait peu ou pas chez les Winners. Les trois facteurs retenus étaient : une certaine résilience, c.-à-d., traduit en français ordinaire, une obstination silencieuse ou bougonne (selon les individus) et une capacité à résister à l’adversité, non pas le temps d’un intermède entre deux élections, mais une vie entière, jusqu’à ce que mort s’ensuive dans nombre de cas, trait apparemment hérité mais absent de la population analysée chez les Winners. Ensuite une certaine fantaisie, désastreuse à coup sûr dans la réalisation des tâches normalement incombant à la population concernée, mais qu’on sait de source sûre indispensable à la surgie des véritables découvertes, et qu’a depuis longtemps banni le formatage programmé des jeunes chercheurs en même temps que le financement des labos qui vivent sur et de ce formatage. Autant de ‘traits’ ‘cognitifs’ forcément noyés chez les Losers sous un fatras de ‘traits’ nettement moins intéressants, dont il fallait donc les démêler, les désintriquer dans le jargon, pour obtenir la formule modifiée du super winner WXXX, spécimen de la future Transhumanité. L’homme de 1000 ans, l’homme immortel, sans AVC sans Alzheimer sans cancer sans sénilité sans dentier. Le surhomme rayonnant de mansuétude et de longévité et de science. L’homme augmenté. La question s’était posée s’il ne serait pas intéressant de produire aussi des super LXXX, des Losers de choc pour les tâches ancillaires, mais cela semblait plus difficile, surtout dans ces contrées coriaces où la servilité ne se développe en général qu’après un long séjour en rôle de (potentiel) winner et ne paraît pas génétiquement programmée, et les avis étaient partagés en outre sur l’opportunité de réintroduire des classes dans une société construite sur la négation de la classe. Et où y on aurait les machines pour ça, construites et gérées par les hommes machines.

De tout cela, Jules savait fort peu de choses, glanées à la machine à café, mais assez pour repérer les petites cassettes de cartes mémoire et de données brutes, brins à traiter, brins en cours de traitement, brins traités, les W et les L avec leurs petits compartiments internes bien classés de S à XXX. Assez aussi pour repenser à sa corbeille de kleenex morveux.

Tiens, alors, comme ça, c’était ça, s’était-il dit en évitant de dramatiser, car s’il y avait potentiellement mort et résurrection de certaines de ses séquences en Transhumanie, il n’y avait pas mort d’homme. N’empêche, n’empêche. Comme ces histoires de programmation gestion à 100% rationalisée l’avaient toujours énervé, sans parler des histoires de congélation, il était bien résolu à profiter de l’occasion pour récupérer son ADN, hybridé à des W peu importe ou séquencé à en perdre toute figure humaine.DSC 63793935

Un pas le fit se retourner. L’inconnu en gilet orange – l’uniforme de la société de sous-traitance qui l’employait – demanda poliment mais pressé : « Est-ce que je pourrais parler à M. Jean-Pierre Lesuave ? J’ai un colis à prendre. » - « C’est moi, répondit Jules, je vous le descends votre colis. Allez garer votre engin au pied de l’ascenseur, je reviens vers vous asap », puis, réalisant que le type n’avait pas forcément tété la novlangue, « Je suis en bas dans 5mn avec le paquet ».

Avec la présence d’esprit qu’il avait dans les grandes occasions, il fourra en vitesse le contenu des petites cassettes ADNW/L traité, à traiter, en cours de traitement, dans sa vieille sacoche et le remplaça par une cinquantaine de spécimens de coton BT amélioré, en cours d’amélioration, et de maïs 810 augmenté, à augmenter. Il les remettait au coursier quand il vit JP. Lesuave à la fenêtre de son troisième étage, encore mal réveillé du porno qui l’avait endormi sur sa tablette. « Salut, bonne route ! » lança-t-il brièvement au gilet orange en bondissant dans son vilain petit canard. Vilain petit canard tant qu’on veut, se répétait-il aux souvenir des vannes de certains collègues sur son véhicule, c’était pourtant bien la voiture modèle de la transition écologique, 3 litres aux 100, increvable et pourtant entièrement recyclable, qu’est-ce qu’ils attendent les grands constructeurs pour relancer le modèle à l’identique ? En attendant qu’on ait l’électricité propre ou la solution miracle pour les déchets nucléaires…

Le temps que le DG soit alerté à Paris d’où il préparait une offensive sur le marché chinois – 1 milliard + de potentiels congelables, ça vous donne le vertige des marchés de cette taille, surtout quand on sort des densités de la Haute Corrèze – le temps que le DG délègue le Directeur Administratif Financier au règlement du « problème », Jules était à peine rentré dans son parking que le DAF arrivait sur lui. Et qu’il se voyait subtiliser son larcin. « Pas de blagues, avait fait le DAF, qui était aussi RH dans la société, qu’est-ce qui t’a pris ? C’est pas parce que l’autre nul s’endort sur sa tablette qu’il faut que tu sortes de ton placard, eh le poète ? Le DG rentre d’urgence cette nuit et il porte ça lui-même à Roissy demain matin. Attends-toi à être viré quand il revient. J’essaierai de te faire avoir une petite indemnité. On dira que t’avais bu un coup de trop. Que l’autre dormait, ça t’avait pas plu du tout, tu voulais juste faire une plaisanterie idiote pour lui apprendre à s’endormir au taf. »

« C’est ça, on verra demain, là je vais dormir j’ai plus l’esprit clair » marmonna Jules en le saluant en bas du HLM.

Il avait pourtant la tête archi claire, et c’est dans un ravissement de joie, d’écœurement de leurs sinistres magouilles et de leur sinistre startup, tout ça mélangé à une tranquillité suprême et paradoxale, un quasi nirvana, qu’il se retourna vers sa deuche. Il venait de décider qu’il serait au rendez-vous, au lever du jour, avec le DG. Et qu’il s’y calerait de suite, histoire d’être sûr de ne pas le rater, au rond point que l’autre devait contourner pour prendre l’autoroute. La nuit fut pluvieuse mais euphorique et il constata une fois de plus que sa petite libellule portait bien son surnom : le parapluie sur 4 roues le tint au sec jusqu’à la fin de l’ondée, qui se trouva coïncider avec la vrombissante approche de la Porsche.

Le DG s’était cassé avec son trésor, au volant d’une bagnole qui pouvait faire des pointes à 300km/heure. Sa Porsche noire rutilante qu’il lui arrivait de parquer devant le bureau histoire de narguer le patron de la DRH – qu’est-ce qu’il se croyait celui-là à contester des mises à pied bien méritées tout de même, à négocier avec les syndicats, et quoi encore -- en surveillant de la fenêtre qu’un sale môme vienne pas la taguer, ou pire, le bureau était devant une pâture et entre le bouc et les chevaux, il y avait le choix des projectiles.

Et Jules dans sa charrette ambulante dont les légendaires pointes à 100 lui ôtaient tout espoir de jamais pouvoir rattraper ce gros con cet escroc. Il longeait à présent un champ de seigle et se laissait aller à un de ces emballements extatiques qu’il se faisait un devoir systématique de dénigrer en présence des collègues, là seul derrière son volant qui manquait lui tomber sur les genoux à chaque virage un peu sévère, devant ce champ de seigle ondulant dans le grand soleil de juillet, à moitié moissonné, l’odeur entrait direct par la vitre qui ne tenait plus en position fermée, la brise lui caressait les cervicales, il voyait se lever des armées de paysans en délire, il voyait des océans de coquelicots en folie, il sentait l’odeur du four à pain l’emporter sur les vapeurs d’essence qui empestaient quand même toujours un peu l’habitacle depuis le problème du carter l’année passée. Et il se disait, la vie, sauve qui peut, la vie, en pensant à Godard. Un ralentissement, tiens, manquait plus que ça, un tracteur en travers de la départementale, avec un poids lourd bloqué de l’autre côté, c’est vrai qu’en ce moment les agriculteurs s’énervent. Au moins le gros con aussi il est bloqué dans sa Porsche rutilante. A l’arrêt lui aussi. Comme un gros scarabée interdit devant l’imprévu. Et tout à coup, l’illumination. La deuche, la deux pattes, c’est dans son pedigree ça de traverser un champ avec un panier d’œufs sans en casser un seul, allez ma jolie, allez ma petite libellule, on y va, on double à droite par le champ.

C’est là qu’on vit, gracieuse comme une libellule, etc. En réalité, le bruissement des ailes, qui frottaient un peu au premier rang d’épis, ne fut qu’à peine audible, couvert qu’il était par les klaxons de la file qui commençait à s’impatienter, sans parler des insultes qui commençaient à s’échanger comme ça se fait sur les routes hexagonales en pareille situation. En doublant la Porsche, Jules eut un moment de ravissement pur, la découvrant sur sa gauche telle une lourde mouche scotchée au bitume, une mouche qui semblait d’autant plus à l’agonie qu’elle venait de se faire emboutir par la Clio coincée derrière elle. Ce que j’ai eu du nez de quitter la file, se dit Jules, qui au départ de sa gracieuse envolée était cinq voitures derrière la Clio, et avait toujours redouté les carambolages, bien conscient de la fragilité de son petit bijou.

Maintenant que le DG, écumant, était sorti de son corbillard pour aller s’expliquer avec la conductrice de la Clio, il pouvait régler, lui, ses propres comptes. Il se gara tranquillement à l’extrémité du champ, indifférent au triomphe historique qu’il venait de remporter dans ce rallye improbable – à vrai dire perdu d’avance, eût-on pu croire. Il ouvrit sans difficulté la portière avant droite de la Porsche, épargnée par la collision, et prit sur le siège le petit coffret aux ADN. L’ADN du loser allait rejoindre celui du winner dans le courant guilleret de la Vézère, dont, comme toujours, l’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours.