Impunité

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Ce matin, je suis en vrac. J’ai la tête dans le cul. Une expression qui résume bien la situation. Je m’extrais du lit avec difficulté, me traîne jusqu’à la douche, avale un café tiède, saute dans un costard. Depuis que Mylène s’est tirée avec les gosses, je vis seul. Tranquille. Personne ne vient m’emmerder avec les boîtes de pizza qui s'empilent ni avec les canettes de bière. Encore moins avec les poils dans la baignoire. Je suis libre, enfin. Je peux laisser la lunette des chiottes levée. Je peux même pisser à côté. La belle vie !

Je n’ai pas demandé la garde alternée. Pour quoi faire ? Il y en a qui se battent pour ça. Pas moi. Les gosses me tapaient déjà sur le système avant. Je ne vais pas leur courir après. Quand ils seront grands, on verra, mais pour l’instant je m’en passe.

Parfois, dans un moment de faiblesse, je me dis que j’ai bien merdé. Je n’aurais pas dû la laisser se barrer. Pas tant pour les gamins que pour la réputation, car maintenant, je passe pour quoi ? Célibataire à mon âge, ce n’est pas top. Les gens se posent des questions. Il y en a même qui croient que je suis PD.

Sur l’autoroute, je slalome entre les clampins. Tous ces blaireaux qui n’avancent pas m’agacent. Je n’ai pas que ça à faire. J’ai un boulot, moi. Le pied au plancher je double à droite, à gauche, me rabats au dernier moment pour emprunter la sortie dans un concert de klaxon auxquels je réponds par un doigt d’honneur. Tous des cons !épave

Je tourne ensuite dans le parking couvert pendant dix minutes avant de me garer sur une place handicapée. Je n’ai pas de temps à perdre. Je suis pressé. Si des infirmes trimaient dans cette boîte, ça se saurait.

Dans le miroir de l’ascenseur, je redresse ma cravate. J’ai oublié de me raser. Tant pis. C’est la mode. Ça fait plus viril. Les gonzesses adorent ce petit côté négligé.

Du bout des doigts, je dompte quelques mèches rebelles. Il faut que je passe chez le coiffeur. Je demanderai la petite nouvelle qui est arrivée récemment. Blonde. Mince. Sexy. Comme je les aime. Parfaite. Je n’ai pas encore réussi à récupérer son 06, mais ça ne devrait pas tarder.

J’entre dans l’open-space en trombe, comme il se doit. Il faut montrer l’exemple. Je suis un winner. Aucune tête ne se lève. Elles doivent être dans le même état que la mienne après la soirée d’hier. Nous formons une belle équipe. Toujours sur la même longueur d’onde. Toujours sur la brèche. Toujours prêts à relever les défis. Nous bossons actuellement sur un projet important. Un logiciel destiné à l’administration. Un gros truc foutraque qui va rapporter un max de fric.

Je serre les premières mains. Les visages sont crispés. Cela ne ressemble pas à l’ambiance habituelle. J’ai pris pourtant soin d’embaucher des optimistes. Les salariés heureux travaillent mieux, c’est connu. Ils ne passent pas leur temps à chouiner. Ils sont productifs.

Quatorze mecs pour une nana. Mais quelle nana ! Judith. La meilleure de tous. Un esprit brillant qui s’est bien adapté. Une ingénieure ingénieuse. Une perle rare. Une bonne humeur communicative. Jeune. Canon. Un cul magnifique qu’elle sait mettre en valeur. Des petits seins fermes. Des lèvres charnues. Une chevelure ondulée. Une vraie bombe qui ne laisse personne indifférent.

épave 2Lorsque je m’approche pour lui claquer la bise, Judith se redresse brusquement en renversant sa chaise. Une main sur la bouche, elle se précipite sur la porte. Putain de gastro. Il ne manquait plus que ça. Ce n’est pas le moment, avec la MEP (mise en production) qui est prévue pour demain. Le client s'impatiente. Tout retard serait une catastrophe.

J’allume mon ordi, rechigne à consulter les trois cent quinze mails qui m’attendent, vérifie qu’aucune alerte n’a été déclenchée. Judith n’est toujours pas revenue lorsque je démarre la mêlée, notre réunion quotidienne, agilité oblige. Chacun prend la parole à tour de rôle pour tirer le bilan de la veille et fixer ses objectifs du jour. Cela permet de repérer les points de chauffe, d’adapter la stratégie et surtout, d’identifier les éventuels tire-au-flanc. Avec cette méthode, les parasites sont éjectés rapidement sans nuire au projet. L’équipe s’autocontrôle.

C’est alors que mon téléphone sonne.

Tu peux passer ? demande Jean-Phi, notre directeur.

Tout de suite ?

C’est urgent.

Trente secondes plus tard, je déboule dans son bureau, essoufflé comme il se doit afin de lui montrer que je suis overbooké.

Si c’est pour la MEP, tu peux être rassuré. Il reste encore des merdes à régler, mais on devrait y arriver.

Assieds-toi.

Je m’exécute en silence, peu habitué au ton solennel qu’il a employé.

On a un problème, fait-il.

Je m’en doutais.

Judith ne va pas bien. Elle est rentrée chez elle pour se reposer.

C’est ça le problème ?

Elle aurait pu faire un effort jusqu’à demain. J’ai absolument besoin d’elle. On ne peut compter sur personne.

Elle t’accuse d’agression sexuelle.

Quoi ? Elle est vraiment malade !

Jean-Phi me dévisage dans l’attente d’une réaction.

Hier soir, tu aurais essayé de la violer.

N’importe quoi.

Comme chaque mois, tout le monde s’est retrouvé au resto. Cela permet de ressouder l’équipe. Après le dîner, nous sommes allés au bowling en covoiturage. Judith devant et les trois mecs à l’arrière.

Elle prétend que tu l’as ramenée à sa bagnole.

Comme toujours, j’ai enchaîné les strike ainsi que les bières, chacun payant sa tournée. Il faut respecter les traditions si on ne veut pas que tout parte en couille. On s’est bien marré jusqu’à la fermeture.

Je ne sais plus comment les trois mecs sont rentrés, mais, en effet, je me suis retrouvé tout seul avec Judith dans ma caisse.

Elle a des preuves. Des hématomes. Et des tâches de sperme sur ses vêtements.

Judith portait une jupe qui moulait ses cuisses gainées de noire. Toute la soirée, elle s’était montrée joyeuse, plaisantant avec l’un, flirtant avec l’autre, toujours souriante.

Tu lui aurais enfoncé un doigt dans le sexe.

Quand elle a refusé de me sucer, j’ai cru qu’elle plaisantait. Judith n’est pas du genre farouche. Toujours charmante. Un brin aguicheuse. J’adore quand elle vient m’aider à régler un problème au boulot. Elle s’accroupit à côté de moi pour se mettre au niveau de l’écran. À chaque fois, j’ai l’impression qu’elle va me tailler une pipe. Alors hier soir, je n’ai pas pu résister.

Tu aurais éjaculé sur elle.

Pas facile de baiser en bagnole, avec tous ces trucs qui dépassent. Le frein à main. Le levier de vitesse. Le volant. Sur la banquette arrière, on aurait été mieux, mais je n’ai pas eu le choix. intérieur C3

Je ne veux pas savoir ce qu’il s’est passé, déclare Jean-Phi. Je m’en fous. Mais je n’accepterais pas que cela porte préjudice à la boîte. Ce n’est pas une petite conne qui va tout faire capoter. Pour éviter les emmerdes, je vais la changer d’équipe. C’est préférable. Mais le temps de trouver un remplaçant, il faudra mettre les bouchées doubles. On ne peut pas se permettre de foirer ce projet.

Tu peux compter sur moi.

Je te fais confiance.

Et comment qu’il me fait confiance. Sans moi, sa boîte coulerait. Personne n’arrive à ma cheville. Je suis le meilleur.

On se sort les doigts du cul, je m’écrie en entrant dans l’open-space. Fini la rigolade. On est pas des PD. Si quelqu’un a un truc à dire, qu’il le fasse tout de suite.

Mais personne ne bronche. Ce serait le comble. Quoiqu’il arrive, notre équipe reste soudée.

Un bug de dernière minute vient nous alerter. Une grosse merde. La MEP peut être remise en cause. L’ambiance s’électrise. Les claviers crépitent. J’adore ces moments de stress lorsque chacun donne ce qu’il a de mieux, le nez dans le guidon. La tension monte.

Vers treize heures, javale des sushis livrés par un cycliste qui dégouline. Dehors, il pleut. Un vrai temps de merde. Personne n’est sorti déjeuner à l’extérieur. Il manquerait plus que ça.

En fin d’après-midi, alors que la soirée s’annonce longue, deux gonzesses font leur apparition. Une grande asperge, plate. Une petite boulotte à gros nichons comme je les aime. Blondes toutes les deux. En Jean et blouson. Une tenue que je déteste par-dessus tout chez une fille. Elles auraient pu faire un effort.

Monsieur Mitou ? commence l’asperge. Je me présente, capitaine Harvey de la police judiciaire. Et voici le capitaine Romane. Nous avons quelques questions à vous poser.

Manquait plus que ça. Des questions ! Elles me prennent pour qui ces grognasses ?

J’ai pas le temps.

Vous ne comprenez pas bien la situation, poursuit Grosnichons.

Vous croyez que j’ai que ça à foutre ?

Treize visages inquiets se dressent.

Ne touchez plus à vos claviers, déclare l’asperge. Personne ne sort d’ici sans nous avoir communiqué ses coordonnées. Vous serez tous convoqués au commissariat demain.

Vous n’avez pas le droit, je m’exclame.

Une plainte pour viol a été déposée contre vous.

C’est quoi cette histoire ?

La grosse paire de nichons se rapproche de moi. J’irais bien y fourrer mon nez.

Et toi, on t’embarque.