20 - Trois mois

La Lignade
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Trois mois de passés. Finalement, j'ai survécu. Ce n'était pas gagné.

J'ai repris le travail, malgré le traitement. Je ne supportais plus l'isolement. Je commence à émerger après le déjeuner, les matinées se déroulant dans un profond brouillard. Je tourne au ralenti.

L'autre jour, je suis resté bloqué devant le distributeur de boissons. Je n'arrivais pas à choisir. Thé ou café? Court ou long? Sucre ou pas sucre? Autant de questions insurmontables qui se bousculaient dans mon cerveau cotonneux. Derrière moi, les addicts à la caféine fulminaient tellement que j'ai fini par renoncer, me contentant d'un verre d'eau à la fontaine.

Un cordon sanitaire s'est érigé autour de moi. On évite de me parler de ton accident. On se limite aux banalités. Les cons. Ils ne savent pas comment réagir alors qu'il leur suffirait de poser les questions qui leur brûlent la langue. Mais ils préfèrent nier la réalité.

Je ne leur en veux pas car ils ne peuvent pas savoir. Personne ne peut comprendre ce que je ressens. A moins de l'avoir vécu soi-même. J'appartiens désormais au club de ceux qui connaissent la souffrance. Plus rien ne peut plus me toucher. Les pathétiques psychodrames du quotidien ne me concernent plus. Les bruits de couloirs m'indiffèrent. Machin qui couche avec Machine. Bidule qui convoite le poste de Truc. La prochaine réorganisation du service.

Quoi qu'il arrive. Quoi que je fasse. Ton absence occupera toujours mes pensées. Tout me ramènera à toi. Et quand tout ira mieux, un simple détail pourra me faire basculer de l'autre côté.

Comme dimanche dernier, par exemple. Quand je suis allé voir ce film. J'avais envie de me confronter aux autres, de partager quelque chose avec des inconnus. Au début, je me suis senti perdu. Cela faisait des années que je n'étais pas allé seul au cinéma. Tu n'étais pas là pour me tenir la main ni pour me chuchoter des commentaires. Ton genou me manquait. Ton bras me manquait. Notre complicité me manquait. Bizarrement, je me suis pourtant laissé prendre par l'histoire. J'étais presque redevenu le spectateur de jadis. Celui qui se laissait emporter par les images. Sans m'en rendre compte, j'avais retrouvé un semblant de normalité jusqu'à la scène du père qui vient reconnaître le corps de sa fille à l'institut médico-légal. Tout m'a pété au visage. L'accident. L'enterrement. Ton absence. Notre ultime échange, ce fameux vendredi, quand je t'ai vu pour la dernière fois. Le robinet à larmes s'est alors ouvert. A tel point que j'ai senti mes voisins se crisper. La prochaine fois, je choisirai mieux mon film.

J'en ai parlé hier à ta sœur quand elle m'a appelé. Elle m'a conseillé de me limiter aux comédies. Une bonne dose de rire me ferait du bien, paraît-il. Encore faut-il pouvoir rire. Pour l'instant, je n'arrive même plus à sourire. Mon sens de l'humour s'est envolé.

J'ai bien compris qu'elle ne cherchait pas à prendre de mes nouvelles mais plutôt à savoir ce qu'il en était de ton ordinateur. Cet engin qui me nargue depuis trois mois. Elle insiste pour le récupérer, le sien menaçant de rendre l'âme et ses finances ne lui permettant pas d'en acheter un autre.

Incapable de refuser plus longtemps, je plonge dans ta machine. J'explore tes répertoires à la recherche d'un détail qui m'aurait échappé. Je veux tout savoir sur toi. Et je déchante rapidement devant le désordre qui règne sur ton disque dur. Tu n'étais pas douée pour le rangement. Tout est mélangé.

Je découvre un vieux CV, des photos d'inconnus, une lettre de résiliation à un abonnement, ta carte d'identité scannée, des relevés bancaires, une déclaration de revenus, un rapport de stage, un formulaire d'inscription, une quittance de loyer, un état des lieux, une facture de téléphone, un courrier de réclamation. Toute une vie éparpillée sur quelques giga octets.

Découragé, je me connecte à ta messagerie. Je devine ton mot de passe. Cette fois, tu n'as même pas pris la peine de créer des dossiers. Tous tes messages s'entassent sur cent quarante-neuf pages. A raison de trente-cinq mails pour une page, j'obtiens cinq mille deux cent douze courriers à ouvrir. Une paille.

J'effectue un tri chronologique croissant afin de remonter aux origines. Je parcours alors les mails que tu échangeais avec des copines depuis longtemps perdues de vue. Des dialogues de filles sur des invitations à accepter, des concerts à voir ou des week-ends à organiser. Rien de bien passionnant si ce n'est que je découvre celle que tu étais avant notre rencontre. Je pénètre ton intimité. Moi qui croyais tout connaître de toi. C'est fou ce que tu pouvais te confier à tes copines. Tu leur racontais tout. Tes projets. Tes rêves. Tes révoltes. Tes interrogations. Ta peur de l'avenir. Les mecs que tu fréquentais. Les rencontres d'une nuit ou d'une semaine. Pour le fun, tu disais. Tu profitais de la vie et des plaisirs qu'elle te donnait. Tu la croquais. Tu la dévorais à pleines dents. Tu voulais t'amuser. Ne rien rater. Prendre tout ce qui te passait à portée de main. Je visualise des photos de fins de soirées où tes yeux hagards témoignaient des quantités de boisson que tu avais ingurgitée. Sur certaines, je te reconnais à peine. Tu as changé mille fois de tête. Tu étais capable de te teindre les cheveux, en rouge ou bleu. En blond ou brun, ensuite. Rien ne t'arrêtait. Le regard des autres t'amusait. Tu tentais de nouvelles expériences. Cela pouvait aller du crâne rasé à la coupe afro.

Je lis des déclarations d'amour enfiévrées de types dont je n'ai jamais entendu parler. Des mots crus qui me rappellent que je n'étais pas le premier. Tu en as connus d'autres. Tu en as aimé d'autres. Même si cela n'a pas duré. Tu les as laissé te toucher, t'embrasser, te caresser, te pénétrer. Tu as joui avec eux.

J'avoue que je suis jaloux. Bizarrement, je ne t'avais jamais imaginé avec un autre. Nous parlions rarement de notre passé. A quoi bon. Nous profitions du présent. Je connaissais les grandes lignes de ta vie d'avant, tout comme tu connaissais la mienne. Mais nous n'avions pas abordé les sujets délicats. Cela permettait de conserver une part de mystère.

Je me rassure avec les messages de rupture. Tu balançais les quatre vérités en quelques mots bien choisis, réduisant ainsi à néant les risques de réconciliation. Tu ne les épargnais pas. Tu les écrasais comme de vulgaires cafards. Tu les écrabouillais. Sans aucune pitié. Les coups tombaient. Les bombes explosaient. Tu les pulvérisais.

Avec le recul, je me dis que j'ai eu de la chance de tenir aussi longtemps. Tu aurais pu me jeter à de nombreuses occasions car je ne valais pas mieux que mes prédécesseurs.

Je repère la date de notre rencontre. Rien à signaler pour le jour même, à part un échange avec tes copines sur le lieu de ralliement. Un appartement bourgeois du centre-ville. Un horaire? Une liste d'invités. Je tombe sur un mail qui me concerne indirectement, daté du lendemain. Tu y parles d'un abruti que tu as allumé. Une tête de nœud. Le genre à croire que le monde lui appartient.

Je me souviens très bien de cette soirée pour y avoir accompagné l'énergumène en question. Un bellâtre qui souffrait d'un complexe de supériorité. Un brin manipulateur, il avait réussi à m'embarquer dans cette expédition en me promettant monts et merveilles. En fait, il avait surtout besoin d'un chauffeur.

Dès le début, je t'ai prise pour une de ces pétasses qui sont prêtes à succomber aux belles paroles du lascar. Tu portais une robe dorée, très courte. Tu étais beaucoup trop maquillée. Une vraie pouffe. Et tu t'étais jetée sur lui comme une mouche sur un pot de confiture. Tu lui avais sorti le grand jeu à coups d'éclats de rires convenus et de frôlements appuyés.

J'étais rentré seul. De bonne heure. Avec la certitude de ne plus me laisser tenter par une telle expérience. Ne connaissant personne, je m'étais rapidement lassé de toutes ces simagrées.

Pendant longtemps, j'ai cru que vous aviez fini la nuit ensemble. Mais lorsque plus tard, je t'avais posé la question, tu m'avais ri au nez. Ce type représentait tout ce que tu détestais. Comment aurais-tu pu coucher avec lui? Tu avais juste voulu jouer.

J'interromps mes fouilles à ce stade. Je n'ai pas envie d'aller plus loin pour le moment. Les souvenirs sont encore trop frais. Je copie l'ensemble des messages sur un CD, auxquels j'ajoute tes nombreux documents. Je n'oublie pas les dessins que tu postais sur ton blog. Des illustrations. Des BD. Des mangas. Des instants de vie. Des réflexions. Le résultat de ses observations quotidiennes. Du cocasse. Du révoltant. De l'émouvant. Du sexe, parfois. Mais rien qui permette de remplir ton assiette. Tu ne manquais pas de talent, juste de temps.

Il ne me reste plus qu'à faire le ménage, supprimer toutes les traces de ta courte existence, clôturer tes comptes et prévenir ta sœur que son ordinateur l'attend.

 

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