21 - Un an

La Lignade
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Un an. J'allume une bougie parfumée en souvenir de cette terrible journée, même si j'ai toujours trouvé cette manie ridicule. La petite flamme qui vacille crée une présence. J'ai l'impression de ne plus être seul. Comme tu peux le constater, à supposer que tu puisses me voir, j'ai procédé au grand nettoyage de printemps. Cela m'a pris du temps pour ramasser les vestiges d'une année d'errance.

Plus rien ne traine. La cuisine est nickel. Le frigo sent le citron. Les traces qui en maculaient les parois ont disparu. Idem pour la salle de bain. J'ai récuré le lavabo et la baignoire. Ainsi que la faïence des murs. Dans la chambre, j'ai changé l'enveloppe de la couette après avoir aéré le matelas. J'ai chassé les moutons qui proliféraient sous le lit. Tous les vieux magazines qui s'entassaient dans le salon sont partis au recyclage. J'ai passé l'aspirateur partout. Dans les moindres recoins. Pas un grain de poussière ne lui a échappé. Désormais, les meubles brillent. Notre appartement sent l'encaustique comme jamais auparavant. Plus aucune trace ne vient brouiller les vitres.

J'en ai profité pour m'attaquer à ta paperasse. Je ne supportais plus de tomber sur un dessin, un bulletin de salaire, un relevé de compte, ou une facture à ton nom. J'ai tout regroupé dans un carton. J'ai ajouté le CD de sauvegarde de ton ordinateur. J'étudierai l'ensemble plus tard. Pour l'instant, tes archives dorment sur une étagère, en haut du placard, à l'abri des regards.

J'ai ensuite classé mes propres papiers dans des chemises. J'ai utilisé de jolies étiquettes et mon écriture la plus lisible.

Pour la première fois depuis longtemps, je suis fier de moi. Tout est propre. Le linge est lavé, repassé, rangé. La vaisselle brille, tout comme l'écran de la télé. Je peux m'asseoir dans le canapé pour contempler ta bougie.

Ma situation professionnelle s'est améliorée. Je suis monté en grade. J'encadre une petite équipe. Cela n'a pas été facile au début, mais je ne m'en sors pas trop mal. Ils ont confiance en moi. Comme on dit, je me suis investi dans le travail. Je rentre tard. Ce qui laisse peu de temps pour les loisirs. J'ai toujours du mal à supporter les autres. Leurs petits problèmes m'ennuient. A tel point que je déjeune seul. Tant pis pour les repas entre collègues. Je suis même devenu un habitué de la brasserie où nous nous retrouvions. Le patron me réserve une table de choix où je peux surveiller l'extérieur. Je suis au calme pour bouquiner. Malgré la radio qui sature mes oreilles et l'écran qui diffuse du sport en permanence.

Ces derniers mois, je ne pouvais plus lire. Le sens des phrases m'échappait. Je n'arrivais plus à me concentrer. Je devais déchiffrer le même paragraphe trois ou quatre fois avant d'en comprendre un sens que j'oubliais aussi vite. Mon cerveau ne fonctionnait plus. Mes neurones étaient en panne. Et puis, tout est revenu. Petit à petit. Je me suis replongé dans mes lectures. J'ai commencé doucement par des recueils de nouvelles avant de passer au roman court et au pavé.

L'autre jour, je me suis laissé entraîner à un spectacle qui se voulait comique. Dès les premières répliques, j'ai senti la boule des premiers jours revenir dans ma poitrine. Plus les spectateurs riaient et plus le malaise augmentait. Je suis sorti de la salle dans un état déplorable. J'étais revenu en arrière de plusieurs mois.

A tout moment, je peux rechuter. Il suffit d'un rien. Et tout s'écroule autour de moi. Je me remets à penser à toi, à nos projets, à cette vie que nous n'avons pas eu.

Tu refusais de faire comme tout le monde. Le conformisme t'agaçait. De même que ces petits arrangements avec nos convictions. Tu n'hésitais pas à protester, ni à descendre dans la rue pour manifester à la moindre occasion. Les injustices te scandalisaient. Le racisme t'écœurait. Tu étais entière.

Et ces heures de discussion pendant lesquelles tu défendais tes nobles causes. Surtout quand je te titillais. Comment les oublier? Jamais à court d'arguments, tu ne lâchais pas le morceau.

Tu refusais de baisser les bras. Tu combattais la morosité ambiante. Les causes perdues t'attiraient. Tu n'hésitais pas à prendre la parole dans les réunions publiques pour dénoncer tel comportement ou pour relancer tel débat.

J'aurais tant aimé me montrer à la hauteur. Mais je suis sujet au doute. Je ne sais plus à quelle cause me vouer. Avec toi, j'ai perdu mon guide, ma boussole. Je n'arrive plus à me révolter. Quelque chose s'est brisé. Les raisons de la colère ne manquent pourtant pas.

 

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