22 - Dix ans

La Lignade
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J'allume ta dixième bougie.

Les enfants sont à l'école et leur mère travaille. Je peux donc te consacrer cette journée de congé que j'ai posée. Après toutes ces années. Comme tu vois, je suis là, fidèle au poste. Je ne t'ai pas oublié.

Je me suis donc marié. A l'église. De toute ma vie, je n'ai assisté qu'à deux cérémonies religieuses. Tes obsèques et mon mariage. Je n'ai pas l'intention de renouveler l'expérience. Ces simagrées me fatiguent.

J'aime ma femme. Pas comme je t'ai aimé. Autrement. Personne ne pourra te remplacer.

Je l'ai rencontrée à la brasserie. Le midi. Quand on s'habitue à un lieu, on finit par se connaître. On repère les horaires des uns et des autres. On se sourit. On échange quelques mots. Un début de connivence s'installe. Et à force de se croiser, on commence à discuter, on partage la même table. Une relation se construit lentement. Des liens se tissent. On s'attache, inconsciemment. Puis on s'invite, un soir pour un verre, un diner, une toile ou un spectacle. On plaisante. On rit. Les heures filent. On se sent bien. Tout nous semble si naturel, si normal. Quand on comprend la situation, il est trop tard. L'addiction s'est installée. On ne plus vivre sans l'autre. Même si on n'a pas oublié la douleur. Une fenêtre qu'on croyait fermée s'ouvre. On redécouvre la vie, le plaisir et tout ce qui va avec. Une nouvelle intimité s'installe. On apprend à se connaître. On accepte les défauts de l'autre. On essaie de cacher les siens. On fait des efforts pour devenir meilleur. Et voilà, c'est reparti pour un tour. Contre toute attente.

Nous avons emménagé dans une maison à la campagne. Un coin sympa. Les enfants sont en sécurité. Ils peuvent jouer dans le jardin, sauter sur leur trampoline, recevoir leurs camarades, pédaler sur les chemins. A cinq et huit ans, l'avenir leur appartient.

Nous partons tous les matins travailler en ville, pour revenir le soir. Nous jonglons avec les horaires. Une vie de dingue. Les gosses débordent d'énergie. Il faut les occuper. La musique pour Anaïs. Sa mère est ravie. Le foot pour Jules. A mon grand regret. J'ai toujours exécré ce sport. Passer mes dimanches à regarder des types en short qui courent après un ballon ne m'enchante guère. Mais il faut savoir faire des compromis.

Côté travail, rien de spectaculaire. Je poursuis mon petit bonhomme de chemin. Un accident de parcours m'a valu une mise au placard. Rien de bien méchant. Tout a fini par rentrer dans l'ordre. J'ai juste perdu mes illusions. Je commence à compter les années qu'il me reste à faire. En attendant, je profite des vacances.

L'été, nous partons à la mer et l'hiver à la montagne. Nous sommes devenus une famille modèle. Bien ancrée dans la réalité, avec ses crédits et ses contraintes. Il ne manque que le chien. Mais je ne supporte pas les aboiements. Une chatte fera donc l'affaire. Elle nous ramènera des souris éventrées, des oiseaux décapités ou des lézards disséqués. Une occasion pour les enfants de réviser leurs leçons d'anatomie.

Rassure-toi, je vais bien. Je me suis reconstruit. Brique par brique. Je ne regrette pas mon choix. La vie. Quand je regarde les enfants jouer dans le jardin, je me dis que tout n'est pas perdu. Il reste de l'espoir.

Je ne suis pas retourné sur ta tombe. A quoi cela servirait-il de déposer une fleur sur la pierre? A montrer que je suis venu? Je ne vois pas l'intérêt.

Je n'ai pas revu tes parents. Ni ta sœur. On avait pourtant convenu de garder le contact. Je ne lui en veux pas. Je n'ai rien fait non plus de mon côté. On ne tient pas toujours ses promesses. Elle a sûrement mieux à faire de son côté.

Je vais bientôt rouvrir ton carton et trier tes papiers. Cela fait dix ans que je les transporte d'une résidence à l'autre. Mais maintenant, je suis prêt. Je vais relire tes mails, classer les photos, archiver les dessins et jeter le reste.

Alors je pourrai peut-être combler les vides, colmater les interstices. Car une question me hante toujours. Pourquoi as-tu repoussé ton retour au lundi matin? Quelque chose t'a fait changer d'avis. Mais quoi? Une rencontre? Un imprévu? Plus j'y pense et plus je me dis que les explications de ta sœur ne tiennent pas debout. Que s'est-il passé pendant cette fête où tu n'étais pas censée te rendre?

J'aurais pu mener mon enquête auprès de tes amis d'enfance. Ce couple qui te connaissait depuis toujours, sûrement même mieux que moi. Mais je ne l'ai pas fait. Plusieurs fois, j'ai failli les contacter mais je me suis toujours rétracté au dernier moment, par peur des réactions.

Parfois, je me surprends à imaginer la vie que nous aurions eue ensemble, si tu n'avais pas rencontré ce camion. Nous aurions fini par renoncer à nos rêves, comme tout le monde. Tu aurais résisté. Parce que tu résistais toujours. Tu en aurais bavé. Nous aurions traversé des périodes difficiles. Mais, à la fin, tu te serais coulée dans le moule. Tu te serais peut-être remise à dessiner.

Comme tu vois, je ne t'oublie pas. Tu fais partie de moi, au même titre que mes bras ou mon cœur Quoi que je fasse. Quoi que je dise. Tu seras en moi jusqu'à la fin de mes jours. Avec le temps, j'ai appris à canaliser la douleur. Je peux retenir mes larmes, écouter de la musique, admirer tes dessins. Mais tu continues à me manquer. Tes yeux me manquent. Ta peau me manque. Ta voix me manque. Ton esprit me manque.

Même si j'ai appris à vivre avec ton absence.

 

La Lignade en version intégrale