23 - Vigilance orange

La Lignade
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A chaque fois qu'elle retrouvait sa chambre d'enfant, Marylin ne pouvait s'empêcher de ressentir un pincement au cœur.

Entre ces quatre murs, elle avait grandi, mûri. Elle avait ri, pleuré. Elle s'était révoltée. Elle avait joué aux voleurs, mais rarement au gendarme. Elle avait rêvé de contrées lointaines, de cités mystérieuses. Mais elle avait aussi traversé des crises. Elle avait maudit ses parents, leur avait hurlé dessus. Combien de fois la porte avait-elle claqué? Combien de fois s'en était-elle voulu?

Elle avait aimé, détesté, haï. Elle avait perdu son innocence, sa virginité, ses illusions. Des cauchemars l'avaient réveillée. Des rêves l'avaient maintenue au chaud. Elle s'était cachée sous le lit pour bouder. Elle avait écouté les histoires que lui racontait sa mère. Elle avait fumé en croyant que l'odeur disparaîtrait. Des cigarettes, des joints. Elle avait bu des bières, de la vodka, puis vomi partout. Elle avait lu des centaines de livres, écouté des milliers de disques. Elle s'était caressée, avait découvert la jouissance, cette étrange sensation. Elle avait récité des prières avant de décider de ne pas croire en Dieu. Plus tard, elle avait choisi de partir.

Malgré les volets fermés, l'atmosphère était étouffante. Des rais de lumière venaient mourir au plafond.

Au-dessus du lit, deux posters étaient punaisés. Des reproductions. La première du cri de Munch. La seconde, les Marylin de Warhol. Accrochés, çà et là, des dessins jaunis recouvraient le papier peint. Des illustrations qu'elle avait tenté de recopier. Des croquis. Et ses premières créations. Un paysage. Une ville futuriste. Des amazones sur leur monture. Des monstres. Un château féodal. Un vaisseau spatial. Le mont Fuji.

Une armoire, qu'elle avait passé des heures à restaurer, occupait le mur opposé. A l'intérieur s'entassaient d'anciennes tenues. Un échantillon des modes qu'elle avait traversées. De l'imperméable usé, déniché dans une friperie, à la robe courte dorée qu'elle portait pour chasser le mâle.

Des étagères recouvraient les autres murs. Pleines à craquer. Une série de livres d'art y étaient exposés. Monet. Van Gogh. Picasso. Hopper. Auxquels se mêlait une collection de BD, de mangas et de revues. Des romans leur tenaient compagnie. Une pile de CD prenait la poussière. Ainsi que des souvenirs épars. Un pavé de Lisbonne. Un penseur de Rodin. Une statue africaine. L'homme qui marche de Giacometti. Un fragment de quartz. Des fossiles. Un dé à coudre en porcelaine. Un galet, ramassé sur une plage. Des coquillages.

Son bureau n'avait pas davantage changé. Seule différence avec le passé, il était rangé. Des crayons dans leur pot l'attendaient. Une ébauche de dessin sur un bloc note. Deux personnages de manga au genre indéterminé surpris dans une position équivoque.

Sur un pèle mêle, des photos. D'elle, à différents âges. De son amie d'enfance, Sabine. De Pierre, le garçon de l'équipe. Des trois, réunis sur un rocher, posé dans le lit du torrent. De ses parents. De sa sœur cadette, Brigitte. De soirées. De voyages. D'une rame de métro peinturlurée. De cette fresque qu'elle avait taguée à l'entrée du village, sur une grange abandonnée. Et entre les photos, des tickets de concert, des entrées de musées, des places de ciné.

Depuis son départ, tout restait identique. Chaque objet était demeuré à sa place. Le temps s'était arrêté grâce à sa mère qui s’efforçait d'en chasser les effets. Même si les draps changeaient. Même si des fleurs venaient parfois égayer le décor.

A plusieurs reprises, il avait été question de transformer cette chambre en buanderie. Ses parents manquaient de place. Conserver une pièce vide ne servait à rien. Il fallait la chauffer l'hiver, l'aérer l'été, passer l'aspirateur, laver les rideaux. Mais personne n'avait osé prendre la décision fatidique. On ne touche pas à la chambre des enfants. On l'entretient. On la transforme en mausolée. Mais on la conserve.

Ces dernières années, Marylin avait pris l'habitude de venir passer des week-ends chez ses parents à intervalles réguliers. Elle arrivait le vendredi soir pour repartir le dimanche en fin d'après-midi. Contre toute attente, elle prenait plaisir à retrouver sa campagne natale. Celle-là même qu'elle avait jadis haïe. Un retour aux sources qui la régénérait.

Elle posa son sac sur le lit.

Cette fois, Lucas avait refusé de l'accompagner, préférant rester chez eux. Malgré la promesse d'un séjour ensoleillé. Malgré la canicule annoncée. Son rejet de la campagne prenait parfois le dessus. Il avait beau faire des efforts, rien de trouvait grâce à ses yeux. Ni les arbres. Ni les fleurs. Ni les oiseaux. La nature l'oppressait. La terre le répugnait. Une simple promenade se transformait en Via Dolorosa, avec des ampoules aux pieds, des coups de soleil, des piqures d'insectes, des blessures diverses et variées.

Il avait prétexté une semaine trop rude. Pas question de bouger. Il voulait se reposer, regarder les derniers épisodes de sa série favorite, récemment téléchargés en version originale, lézarder sur le balcon, les doigts de pied en éventail. Il n'avait pas envie de tondre la pelouse, de pousser des brouettes, ni de bêcher le potager. Autant d'activités dont il percevait mal la nécessité alors qu'il était si simple de se caler sur un transat avec un livre entre les mains et une boisson fraîche à proximité.

Pendant tout le trajet, Marylin n'avait cessé de ressasser la scène du matin. Une banale histoire de poubelle à descendre qui aurait pu dégénérer si elle n'avait pas claqué la porte derrière elle. Du coup, elle n'avait pas embrassé son compagnon. Elle était partie comme une voleuse. Furieuse. Submergée par une vague de colère.

Elle lui en voulait surtout de lui avoir préféré son écran. Ce qu'elle avait pris pour un signe de détachement. Cela faisait d'ailleurs plusieurs semaines que de tels signaux clignotaient. Des détails insignifiants qui l'avaient alertée. Un mot qu'elle avait mal pris. Une dispute qui avait éclaté pour rien. Des sorties repoussées. Des repas ratés. Des oublis. Un manque d'intérêt. Un relâchement. Des reproches à peine voilés.

Elle avait essayé d'attirer son attention. Avec cette nouvelle coupe de cheveux, ce tatouage sur l'omoplate, et des remarques acerbes, sans obtenir de résultats satisfaisants.

 

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