24 - Ratatouille

La Lignade
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Marylin poussa les volets. Une lumière aveuglante pénétra dans la chambre. Comme un flash. Elle voulait vérifier que tout était bien en place. Et tout l'était. Le puits comblé, transformé en jardinière. Des géraniums lierre se déversaient sur la margelle. Du rouge. Du rose. Et même du blanc. Dans le seau, des pétunias mauves. Un peu plus loin, l'ancienne mare, désormais asséchée au fond de laquelle des ronces poussaient. Le potager.

L'herbe avait commencé à jaunir. Il restait encore çà et là des taches de verdure. Les pissenlits continuaient à pousser.

Le terrain partait en pente douce jusqu'aux barbelés au-delà desquels paissaient les bêtes. De belles limousines impavides.

Dans le lointain, le versant opposé de la vallée obstruait l'horizon dans un voile de brume. On y devinait des routes, des villages, un château d'eau, des poteaux électriques. Des inconnus vivaient là-bas. Dans des maisons avec le même jardin, les mêmes vaches et les mêmes tourments.

Globalement, rien n'avait changé. Mis à part certains détails. Les rosiers en fleurs. Un cyprès, récemment planté. Le charme, taillé l'automne précédent qui reprenait ses aises pour constituer une superbe boule verte. L'harmonieux chêne dont les branches trop lourdes frôlaient le sol. Les bouleaux. Plus près de la maison, la terrasse blanche qui avait subi l'épreuve du karcher. Une pergola remplaçait l'ancien parasol. Dessous, une table grise à la dernière mode, avec six fauteuils assortis attendait les convives.

Elle embrassa le paysage du regard. Son paysage. Ses arbres. Sa terre. Son ciel. Ses oiseaux. Plus haut, un avion traçait une ligne blanche. Pendant des années, elle avait imaginé la destination de ces longs courriers. Un pays lointain. Un désert. Une jungle. Une île.

Des bruits annonciateurs d'un prochain repas provenaient de la cuisine. Des cliquetis métalliques. Des verres qu'on entrechoquait.

Et ces parfums qui montaient. De la tomate. Du poivron. De la courgette. Du thym. Du laurier. Du persil. Des oignons. De l'ail. Fraichement cueillis dans le jardin.

Marylin savait que sa mère avait passé son après-midi à cuisiner. Des plats locaux. Des recettes traditionnelles. Irremplaçables.

Les papilles émoustillées, elle sauta dans son vieux short kaki, enfila son débardeur mauve, dévala l'escalier, et se précipita sur la marmite qui mitonnait, un paquet de cigarettes à la main.

Tu as perdu un pari? demanda sa mère sans cesser mélanger le contenu de sa cocotte à l'aide d'une spatule en bois.

Pourquoi?

La dernière fois que tu t'es coupé les cheveux, c'était pour un pari.

Cette fois, j'avais juste envie de changer.

Pour changer, ça change. Tu ressembles à un homme.

Marylin croqua dans une tomate, en savoura la chaire juteuse. Rien à voir avec les produits qu'elle achetait en ville, même en privilégiant le bio.

Et ce tatouage... Cela te donne un mauvais genre.

Qu'y connais-tu au genre?

Marylin se servit un verre d'eau au robinet. Contredire sa mère l'amusait. Même si leurs discussions s'achevaient parfois en dispute.

C'est dommage que ton homme ne soit pas venu.

Maryline prit le temps d'étancher sa soif avant de répondre. D'une part, Lucas n'était pas son homme et d'autre part l'homme en question était bloqué par une astreinte.

Ton père comptait sur lui pour réparer le toit de la stabule.

Vous savez bien qu'il a horreur de bricoler. De plus, il est sujet au vertige.

Un homme doit savoir bricoler.

Et une femme doit savoir cuisiner.

Maryline ne voulait pas reprendre cette conversation mille fois entamée. Elle n'avait pas envie d'argumenter, ni de s'emporter. Elle se posa sur le rebord de la fenêtre ouverte, passa ses jambes de l'autre côté et prit pied sur la terrasse.

Sans quitter son perchoir, elle alluma une cigarette. La première du week-end.

Tu fumes toujours autant?

Je vais faire un tour.

Elle contourna la maison pour se diriger vers la stabulation, vidée de ses occupantes et nettoyée de sa boue. Au bout du chemin, un tracteur s'éloignait dans la poussière. Impossible de distinguer le conducteur qui ne pouvait être que Brigitte, sa jeune sœur.

Le toit de la structure semblait en bon état. Il avait même été récemment remplacé. Elle imagina Lucas, en équilibre précaire. Là-haut. Pour faire plaisir à sa belle-famille. Quelle idée saugrenue.

A bien y réfléchir, il ne savait pas faire grand-chose. En tout cas, pas à la campagne. Doté de deux mains gauches, il ne savait pas utiliser le moindre outil. A la rigueur, il pouvait planter un clou avec le risque d'écraser ses doigts.

La clope au bec, Marylin s'approcha de l'enclos qui délimitait le territoire du bétail. Comme prévu les vaches paissaient. Tranquilles. Ignorantes du sort qui était réservé à leur progéniture. Un long voyage en Italie les attendait. Pas pour les vacances, mais pour s'engraisser. Avant de revenir se faire égorger dans un abattoir. Un avenir tout tracé. Finir dans une assiette.

 

La Lignade en version intégrale