25 - La Honte

La Lignade
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Marilyn avait rapidement retrouvé ses marques. A commencer par le dîner familial fixé depuis des lustres à vingt heures pétantes, au-delà desquelles les remontrances maternelles se faisaient entendre. On ne plaisantait pas avec les horaires des repas.

Ce qui n'empêcha pas Brigitte d'arriver en retard. Excusée, compte tenu des circonstances. Cela faisait un an qu'elle avait repris la ferme d'à côté. Le travail ne l'effrayait pas. Elle avait dû affronter les avis contraires, convaincre le banquier, subir les railleries du voisinage. C'est trop dur. Tu n'y arriveras pas. Ce n'est pas un travail de femme. Tu feras comment avec des enfants. Et le surendettement. Et les nuits blanches. Et la fatigue. Autant d'arguments éculés qu'elle avait préféré ignorer.

Brigitte n'avait pas pour autant quitté le nid familial. Elle y prenait ses repas, y dormait et ne manquait pas une occasion d'y passer en coup de vent.

Face à Brigitte, Marilyn ressentait de la honte. Ce curieux sentiment qu'elle connaissait mal. Ce malaise qui l'enfonçait dans sa médiocrité. Elle qui avait toujours assumé ses décisions. Aux affres de la paysannerie, elle avait ainsi préféré l'étude des arts plastiques en ville, ce lieu honni de la famille. Là où la vie palpite le long des avenues encombrées. Avec ses cafés, ses restaurants, ses salles de spectacle.

Après les coutumières vaches maigres, elle était rentrée dans le rang, sagement postée devant un écran. Un choix raisonnable à l'origine provisoire qui s'était avéré définitif. Une aliénation. Un amoncellement de soumissions. Chaque matin, elle partait travailler à reculons. Et chaque soir, elle rentrait chez elle avec la certitude d'avoir gâché une journée.

La soirée se prolongea par une séance de papotage entre filles. Il restait tant à faire. La bouteille de rosé à terminer. La tisane à siroter. Le chocolat à grignoter. Et les histoires de mecs à narrer. Celui qui traîne dans le canapé. Le beau gosse. Le pochtron. Le végétarien. Le paresseux qui refuse de descendre la poubelle. L'ambitieux. Le rêveur. Le nul. Le con. La glue. Le lâche.

L'agricultrice montra bientôt des signes d'épuisement. Elle s'étira en baillant. Une génisse l'inquiétait, malgré la visite du vétérinaire. Le veau qu'elle portait tardait à sortir. Les heures étaient comptées. Elle monta se coucher.

Marilyn s'éternisa sur la terrasse, profitant de l'obscurité pour contempler les cieux. Elle reconnut la Grande Ours, repéra Vénus, salua la lune. Elle regrettait l'époque où son père avait tenté de lui apprendre les constellations. Trop jeune pour comprendre. Trop rebelle. Elle n'avait rien retenu.

Désormais, le cosmos l'interpelait. Toutes ces étoiles qu'elle ne pouvait pas voir en ville. Tous ces mondes à découvrir.

Au contraire de sa sœur, elle pouvait prendre son temps, se coucher tard, se gaver de rêves, prolonger la nuit, goûter à cette grasse matinée traditionnelle. Ce dont elle ne se priva pas.