26 - Souvenirs souvenirs

La Lignade
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Après une nuit calme, Marilyn gonfla les pneus de son biclou, l'enfourcha, et s'engagea sur la route qui menait au village. Instantanément, elle retrouva les réflexes, changeant de braquet aux bons endroits, relançant la mécanique où il fallait, mettant à profit les descentes pour reprendre des forces. Les cheveux au vent. Les muscles acérés. Le souffle réglé. Son sac à dos, pourtant vide, lui tenait chaud. Mais l'air tiède lui caressait le visage.

Après une dernière accélération, elle pénétra dans le bourg, en partie bloqué par les préparatifs de la fête annuelle. Des volontaires s'affairaient sur la place de l'église, où une estrade avait été dressée, en face des autos tamponneuses. Des bancs s'entassaient dans un coin à côté d'une pile de tables aux pieds repliés.

La boulangère lui vendit trois tourtes sans omettre de l'assaillir de questions, destinées à alimenter sa réserve de commérages. Marilyn se prêta au jeu, apportant des réponses farfelues destinées à entretenir sa légende de fille perdue.

Avant de rentrer à la ferme, elle fit un détour par l'habituel vide-grenier qui occupait la rue principale, les jours de fête. Un accordéon strident saturait l'atmosphère. L'antédiluvienne sono n'avait donc pas été remplacée.

De chaque côté de la chaussée, un bric à brac d'objets hétéroclites attendait d'hypothétiques clients. De la vieille assiette en porcelaine jaunie au guéridon délabré. Du vase rococo aux livres poussiéreux. Sans parler des disques, des fripes ou des rabots ancestraux. Son vélo à la main, Marilyn parcourait la rue, s'arrêtant ci et là, par curiosité, sur une collection de figurines ou sur une lampe à l'abat-jour déchiré.

Son regard tomba alors sur un presse-papier. Une tour Eiffel, enfermée dans sa bulle. Il suffisait de la retourner pour voir tomber la neige. La magie opérait toujours. Les minuscules flocons blancs voltigeaient. Comme avant. Quand elle avait acheté la sienne, lors d'un voyage scolaire. Outre la fameuse tour, l'incontournable bateau mouche, la galerie de l'évolution, elle se souvenait surtout des musées. Les kilomètres de couloirs. Les centaines de toiles. Les milliers de visiteurs. Ce ne sont pourtant pas la Joconde, la Vénus de Milo du Louvre ou les nymphéas de l'Orangerie qui la marquèrent, mais une simple rame de métro, recouverte de tags aux couleurs vives qu'elle s'était empressée de photographier. Des visages atrophiés grimaçaient. Des corps se tordaient dans une danse macabre. Des lettres géantes s'entrelaçaient. Un mirage urbain. Un miracle. Une oasis de sensations perdues dans ce lieu aux lumières blafardes. Pas un centimètre de tôle n'avait échappé aux bombes des artistes. Elle était restée là, immobile, au bord du quai jusqu'à ce que la rame s'élance pour disparaître dans le tunnel.

Toujours en train de rêver.

Marilyn sursauta. Cette voix familière la ramenait à la réalité.

Tu ne changeras jamais.

Bien campée dans une informe robe blanche qui cachait mal un début d'embonpoint, Sabine, la copine d'enfance l'embrassa.

Pourquoi changer?

D'un mouvement du poignet, Marilyn déclencha une tempête de neige sur la Tour Eiffel.

Pour grandir. Devenir adulte.

Tu parles comme ma mère.

Ensemble, elles avaient fait les quatre cent coups, par monts et par vaux, au grand dam de leurs parents.

Tu te souviens du jour où on les a achetées, demanda Marilyn.

Je n'ai jamais remis les pieds là-bas. C'est tellement sale. Les gens crachent par terre. Et ça pue. On marche dans les merdes de chiens. Je ne comprends pas comment on peut y vivre. On est bien mieux ici, non?

Ça se discute.

De ses années d'insouciance à la capitale, Marilyn conservait d'excellents souvenirs. Des musées aux théâtres. Des concerts aux films. Sans compter les balades interminables les long des artères surpeuplées. Ni les heures passées en terrasse à reluquer les garçons devant une bière. Encore moins les après-midi de shoping quand elle dépensait le peu d'argent qui lui restait.

Elle avait profité de chaque instant de liberté.

Des autres villes où elle avait vécu ensuite, aucune ne lui avait apporté autant de plaisirs.

Je me souviens surtout de la scène que tu nous as fait subir dans le car, ajouta Brigitte. Je ne t'avais jamais vue dans cet état. Tout ça à cause d'une petite pelle de rien du tout.

Vous vous tripotiez dans mon dos.

Tu n'as pas attendu pour te venger.

Peut-être, mais c'est à toi qu'il a fait trois gosses.

Fallait pas partir. De toute façon, il y a prescription.

Nous étions jeunes et belles.

Tu l'es toujours, belle.

Marilyn renvoya le compliment, sans grande conviction. Le presse papier continuait de rouler entre ses doigts. Le sien avait disparu. Sûrement égaré entre deux adresses.

Tu le vends combien?

Un euro.

Elle avait gardé la monnaie de la boulangère dans sa poche droite. Un billet. Quelques pièces qu'elle tendit à son amie.

Tu es venue seule, constata celle-ci.

Marylin félicita son amie pour sa perspicacité. En effet, Lucas ne l'avait pas accompagnée à cause de son travail qui l'accaparait. Impossible de s'interrompre un week-end. Un gros dossier à traiter.

Je t'aurais bien aidé à tout remballer, mais je suis attendue. On ne rigole pas avec les horaires chez moi.

Sabine n'avait pas vendu grand-chose. Des babioles. Une vieille poussette. Un cadre. Des jouets. Un cache-pot. Un tricycle.

Si tu veux profiter de la piscine pour te rafraichir, n'hésite pas. Pierre sera ravi de t'accompagner. Vous pourrez papoter.

Avec ou sans maillot?

Sans attendre de réponse, Marilyn sauta sur son vélo.