27 - La Piscine

La Lignade
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Cet après-midi là, Marilyn n'aurait jamais dû se rendre chez son amie. Elle n'aurait jamais dû pousser le portail, ni s'engager dans l'allée après avoir constaté que la voiture de Sabine ne s'y trouvait pas. Elle n'aurait pas dû s'approcher de Pierre, ni lui tendre sa joue pour une bise, encore moins se déshabiller devant lui avant de sauter dans la piscine.

Son bikini la serrait un peu, ce qui trahissait une légère prise de poids. Pierre, en revanche, n'avait pas grossi. Sa musculature s'était même développée. Et sa peau cuivrée ne manquait pas d'attrait. Torse nu, uniquement vêtu d'un horrible bermuda kaki, il alignait les pavés blancs de sa nouvelle terrasse. Cet homme appartenait à la race des bâtisseurs. Sa maison, un ancien corps de ferme, en témoignait. Une aile y avait été récemment ajoutée. Un beau mur qui restait à crépir. Une belle toiture. Du beau travail de maçon qui s'intégrait bien dans la structure en pierre. A l'extrémité de la terrasse, se trouvait un barbecue inachevé. La pelouse n'avait pas été tondue depuis une éternité. Sur un tas de terre, les ronces proliféraient.

Marilyn se laissa glisser sur l'eau, la piscine étant suffisamment grande pour lui permettre d'effectuer quelques brasses. A portée d'éclaboussures, Pierre s'activait. De temps à autre, il se redressait pour essuyer une goutte de sueur avec le dos de sa main, le regard perdu sur l'horizon.

Après le vide grenier, Sabine était partie accompagner sa marmaille aux diverses activités, sans prendre le temps de déjeûner. L'une au centre équestre. L'autre au stade. La troisième à la danse. Une occupation à plein temps.

Marilyn se concentrait sur ses mouvements. Elle veillait à bien lancer ses mains devant elle, à bien les ramener sur les côtés, à bien respirer en cadence. Elle veillait surtout à ne pas croiser le regard du maçon. Mais lorsque celui-ci lui proposa une bière, elle ne put s'empêcher d'accepter. C'est ainsi, qu'ils se retrouvèrent, assis côte à côte, sur le rebord de la piscine, les mollets dans l'eau et une canette à la main. Après un long silence, Pierre attaqua, bille en tête.

Sympa ta nouvelle coupe.

Ce n'est pas l'avis de tout le monde.

Depuis quand te soucies-tu de l'avis des autres?

Marylin se contenta de sourire.

Tu te vernis les ongles maintenant? Avant, tu trouvais que ça faisait pouffe.

Je me diversifie.

Elle était même devenue une adepte du nail art, dessinant de minuscules figurines dont elle postait la photo sur le web. L'idée d'ouvrir une boutique l'avait même effleurée, mais elle s'était ravisée rapidement.

Pour ce week-end, elle avait choisi du bleu cobalt.

Cela fait longtemps que tu n'as plus posté de dessin sur ton blog.

Un manque d'inspiration. J'ai un peu de mal en ce moment. Je traverse un passage à vide.

Ça arrive aux meilleurs. Tu as toujours été douée.

Tout dépend du domaine.

Une mouche tentait d'échapper à la noyade. Elle battait des ailes, agitait ses pattes sans parvenir à décoller, retenue par les flots que Marilyn brassaient avec ses pieds.

Quoi qu'on en dise, commença Pierre en se rapprochant imperceptiblement, on en a profité.

Marilyn acquiesça.

On était bien ensemble, continuait le maçon.

On n'a jamais vraiment été ensemble, si tu te souviens bien.

On aurait pu. En tout cas, on était sur la même longueur d'onde tous les deux.

Les meilleures choses ont une fin.

Les pires aussi.

Tu as eu ce que tu voulais. Une maison. Des enfants. Une femme qui repasse tes chemises.

Je me suis souvent trompé.

Marilyn aussi s'était souvent égarée sur des chemins accidentés.

Souvent, je me dis que j'aurais dû te suivre, continuait Pierre. Mais je ne suis pas fait pour la ville. J'ai besoin d'espace. La nature me manquerait trop.

Tu as eu raison. Fallait pas te forcer.

Marilyn savait que son ex venait de se rapprocher. Elle ressentait les vibrations qu'émettait son corps. Pas besoin de le regarder pour comprendre ses intentions. Humer l'air suffisait. Elle frotta ses jambes l'une contre l'autre.

Ça aussi, c'est nouveau, constata Pierre en effleurant le tatouage. C'est ce que j'aime chez toi, cette capacité à te renouveler.

Elle avait voulu montrer sa différence. Pas question de se faire dessiner un cœur ou un scorpion. Elle avait envisagé plusieurs thèmes. Pour finalement choisir une simple onomatopée japonaise, tirée d'un manga.

ドキドキ

Et ça signifie?

DokiDoki, le cœur qui bat la chamade. Mais j'adapte la signification à mes interlocuteurs. Cela va de pas touche, à dégage. Tout dépend des circonstances.

Pierre caressait le tatouage du bout des doigts.

Le cœur qui bat la chamade... J'aime bien. C'est tout toi. Rigide à l'extérieur, mais fondante à l'intérieur.

Que c'est beau. On dirait une pub pour des barres chocolatées. Tu vas me donner faim.

Ne sois pas aussi cruelle avec moi. C'est toi qui me donne faim.

Quand elle sentit les lèvres se poser sur son omoplate, Marilyn ne put retenir un soupir. Un frisson lui parcourut l'échine. Ses microscopiques poils blonds se dressèrent. Et, en effet, son cœur battit la chamade.

Elle s'apprêtait à glisser une main sous le short de son assaillant afin de remonter le long de la cuisse et d'empoigner ce membre qui l'avait tant inspirée lorsque le ronflement d'un moteur l'interrompit. Elle sauta dans l'eau, tandis que Pierre se précipitait sur son chantier. L'honneur était sauf.

Vous êtes bien sages tous les deux, déclara Sabine en les découvrant ainsi séparés. Je suis fourbue. Quelle chaleur!

Elle pouvait s'octroyer une heure de pause.

Je vais vider vos fonds de canettes.

Marylin s'offrit quelques longueurs supplémentaires avant de s'extraire de l'eau. Puis, elle rejoignit Sabine qui découpait des courgettes en rondelle sur une table de jardin, d'un geste déterminé.

Elle n'est pas belle ma maison?

Marilyn approuva. La maison ne manquait pas de cachet, juste de finitions. Les projets d'aménagement ne manquaient pas. Un garage était prévu, ainsi qu'un abri pour les outils de jardinage. Car un potager allait bientôt voir le jour. Il ne fallait surtout pas s'endormir sur ses lauriers. Les enfants multipliaient les activités. Tout leur réussissait. L'école. Le sport. Des petits génies. Un avenir brillant les attendait. Ils allaient grimper haut.

Marylin hésitait entre demander un couteau et partir, avec une légère préférence pour la seconde solution.

J'ai vraiment de la chance, commença Sabine. Des enfants formidables. Une maison magnifique. Un mari courageux. Que demander de plus?

Un amant pour te baiser?

T'es vraiment tordue comme nana.

Encore plus que tu le crois.

Pierre alignait ses pavés. Un par un. Méticuleusement. Comme si sa vie en dépendait. La chaleur ne l'indisposait pas.

Il va falloir penser à te caser, continuait Sabine. L'horloge tourne.

Marilyn détestait les cases, les tiroirs, les nasses. Toutes ces boites où on était censé s'enfermer pour rassurer les autres, ou pour se rassurer soi-même. Elle avait toujours fait en sorte d'échapper à ses geôliers.

Mais, je suis déjà casée, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué.

N'empêche, tu es venue passer le week-end chez tes parents en célibataire. C'est un signe qui ne trompe pas.

Nous ne sommes pas obligés de rester collés l'un à l'autre. On a le droit de souffler de temps en temps, non?

Marilyn piétinait sur place. Elle n'avait plus du tout envie d'aider sa perfide amie. Elle sentait les gouttes de sueur se former sur son front. Un signe flagrant d'agacement.

Quand tu auras trouvé l'homme de ta vie, tu comprendras.

Pourquoi pas une femme? Si tu n'avais pas flanché au dernier moment, cela aurait pu se faire.

On s'amusait, rien de plus.

Tu y prenais du plaisir.

Nous étions jeunes. Nous nous cherchions.

Dis plutôt qu'on s'était trouvées.

Marilyn se rhabilla. L'empreinte humide du maillot se dessina aussitôt sur le débardeur.

Pour en revenir à ton sujet de départ, je n'ai pas la fibre maternelle. La roue peut continuer à tourner.

C'est ce que tu crois. Mais le jour où on posera ton petit bout sur le ventre, tu changeras d'avis. L'instinct maternel est inscrit dans notre ADN, à nous les femmes.

Permets-moi d'en douter.

Tu n'es pas différente des autres.

Marilyn enfourna sa serviette dans le sac à dos.

On se retrouve à la fête ce soir, décréta Sabine.

Pendant des années Marilyn n'aurait jamais raté un tel événement. C'était alors l'occasion de déguster des pommes d'amour entre deux tours de manège, puis d'échapper à la vigilance des adultes. Plus tard, elle avait testé ses charmes auprès d'adolescents boutonneux. Les premières approches. Les premiers frôlements. Les premiers slows. Le premier baiser sans, puis avec la langue. Les premières disputes.

Cela faisait pourtant une éternité qu'elle n'y avait plus mis les pieds. Sa dernière participation avait tourné à la catastrophe. Une tempête s'était abattue sur le village, emportant tout sur son passage. Les tables. Les chaises. Les assiettes. Les verres. Les bouteilles. Pendant plusieurs semaines, on avait ramassé des restes aux alentours. Elle s'était juré de ne plus y retourner.

Pour la soirée dansante, on a choisi les années quatre-vingts.

Original! Un jour, il faudra passer aux années quatre-vingt-dix.