28 - L'horloge interne

La Lignade
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Quelques coups de pédales plus tard, elle retrouva sa mère, en train d'équeuter des fraises sur sa table de cuisine.

Ta sœur compte sur toi pour ce soir.

Elle est assez grande pour sortir seule.

Elle ne s'en prive pas. Crois-moi.

C'est un reproche?

Non, une simple constatation.

Marilyn subtilisa une fraise qui s'égouttait dans la passoire, ce qui lui valut un coup de cuillère de sa mère.

Pas touche Minouche!

Aïe. C'est plus de mon âge les années quatre-vingts.

Tu vieillis, ma chérie. Et moi aussi. Il va falloir que tu penses à me pondre des petits enfants avant d'atteindre ta date limite de consommation. L'obsolescence programmée, tu connais?

J'en parlerai à mon coq.

Tu peux aussi changer de bassecour.

Ma parole! C'est un complot? Vous vous êtes passé le mot?

Le temps de plonger une main dans les fraises, son fruit préféré, celui pour lequel elle était prête à se damner, Marilyn fila sous la douche italienne qu'avait récemment installée son père. Une bonne idée dont elle put constater les effets toniques. L'eau tiède s'écoulait sur les cheveux, suivait le visage, longeait le cou, éclaboussait sa poitrine, son ventre, inondait son pubis, longeait ses cuisses, ses mollets, pour finalement noyer ses pieds. Une cascade revitalisante. Un déluge de plaisir.

Elle songeait à cette horloge interne dont on lui rabattait les oreilles depuis peu. Une sorte de couperet qui allait la transformer en vieille peau rabougrie. Incapable d'éduquer une progéniture. A jamais perdue pour la société. Une échéance qui approchait avec, à terme, des choix qu'elle allait devoir justifier. Procréer ou pas? Donner la vie. Devenir responsable de quelqu'un. Jusqu'à la fin de ses jours.

Cette question ne l'avait pas encore préoccupée. Les années avaient beau passer, il lui restait du temps à vivre, des paysages à découvrir, des expériences à tenter.

Elle avait toujours envisagé la maternité comme une hypothèse parmi d'autres et non pas comme un idéal de vie. Elle trouvait même étrange cette tendance qu'ont les femmes à vouloir enfanter. Une norme dans laquelle il faut se fondre. Un passage obligé.

D'un autre côté, les mères de famille l'ennuyaient. Les histoires de gosses l'exaspéraient. Toutes ces anecdotes sans intérêt. Ce concours permanent du spécimen le plus éveillé, le plus beau, le plus intelligent. Ce qui ne l'empêchait pas d'aimer les enfants. Ceux des autres.

Après une rapide razzia sur les fraisiers, elle retrouva son père dans la grange, plongé dans le moteur de son vieux tracteur. Un engin qu'elle avait toujours connu.

Un problème, constata-t-elle.

A la différence de sa mère qui trouvait toujours une critique à formuler, son père appartenait à la catégorie des taiseux. Il pouvait rester des journées entières sans prononcer une parole. Le comprendre requérait du temps, de la patience. Répondre aux questions lui demandait un effort. Il cherchait ses mots, les tournait quatorze fois dans sa bouche. Cette fois, pourtant, il répondit rapidement.

Rien de grave.

Marilyn avait désossé suffisamment d'engins pour ne pas le croire. Les pièces éparpillées sur le sol ressemblaient à un mécano géant. Elle se contenta d'admirer ce père qui l'avait toujours soutenue.

Il vieillit. Comme nous tous, ajouta le paternel.

Encore une fois, Marilyn hésitait. Devait-elle aider son père, au risque de le contrarier. Ou, au contraire, tourner les talons. Faute de mieux, elle restait là, plantée dans la poussière, comme une idiote. Les bras croisés. Se balançant d’un pied sur l'autre.

Ce fut son père qui rompit le silence. Une envie subite de s'exprimer. L'aboutissement d'une longue réflexion. Il vida son sac, exprima son envie de tout arrêter. De jeter l'éponge. Constamment au bord du gouffre, il était fatigué, épuisé. Toutes ces années de lutte. Tous ces sacrifices. Pour rien. A peine de quoi manger. Il envisageait de passer la main. De chercher un travail. D'attendre la retraite. Puis d'acheter un camping-car pour voyager à l'étranger. Comme tout le monde. Une zone d'activité venait de s'installer à la sortie du village, avec des emplois en perspective. Il ne manquait pas de compétences.

Marilyn avait découvert le nouveau rond-point la vieille. Un ruban noir permettait désormais d'accéder à la fameuse zone qui, pour l'instant, se limitait à un réseau de rues bitumées, tracé au milieu des friches, et bordées de lampadaires rutilants. Rien de bien enthousiasmant. Surtout quand elle pensait aux magnifiques prairies qui occupaient encore le terrain l'année précédente. Une herbe tendre. Parfaite pour les bêtes.

Ce serpent de mer avait mis des années à se concrétiser. La municipalité comptait sur lui pour redynamiser un bourg qui mourrait. Le dernier médecin venait de prendre sa retraite. Les services disparaissaient les uns après les autres. La poste. Le distributeur de billets. Les infirmières. Le coiffeur. La fleuriste avait fermé boutique. Seul restaient la boulangerie et le bar tabac. Pour combien de temps encore?

Tu t'en es toujours sorti.

Pas cette fois, je crains. On ne vit pas, on survit.

Marylin n'imaginait pas son père, enfermé dans un atelier, en train de subir les humeurs d'un petit chef acariâtre. Cette simple perspective lui faisait craindre le pire.

Elle fit le tour de cette grange où elle avait tant joué dans son enfance. La malle aux trésors, comme elle l'appelait alors. Elle y avait déniché son armoire, une mobylette, et des tas d'objets voués à la décharge qu'elle s'était amusée à bricoler.

Au fond, se trouvaient les clapiers, désormais vide. Derrière, une porte donnait sur l'ancien poulailler. Plus loin, un tas de bois séchait depuis des décennies. Elle contourna une remorque rouillée pour s'approcher de l'établi, encombré d'outils. Ici, elle avait appris à travailler des planches. A les raboter. A les scier. A les assembler pour en constituer des étagères ou des tables. Un moment, elle avait envisagé d'embrasser la carrière d'ébéniste. Une autre de ses lubies qui n'avait duré que le temps d'une saison.

Dans un coin, sous une bâche, se trouvait l'Ariane de son père. Un souvenir qui aurait fini à la casse s'ils n'avaient pas décidé de la restaurer ensemble. Père et fille. Unis par la mécanique. Les mains dans le cambouis et des étoiles plein la tête. L'opération s'était étalée sur plusieurs années. Un projet d'envergure. Le rêve d'une famille. La seule folie de son père, tout au moins à sa connaissance.

D'un geste, Marylin libéra la belle endormie de son voile pour en caresser la rutilante carrosserie. Rouge et blanche, comme elle avait choisi à l'époque. Aucune poussière ne venait ternir les chromes. Tout semblait en ordre. Le cuir des sièges. Les finitions du tableau de bord. Le volant. Une merveille parfaitement entretenue. Elle s'apprêtait à ouvrir la portière pour se glisser dans l'habitacle lorsque son père l'interpela:

Je m'inquiète pour ta sœur.

Marylin se rapprocha du tracteur, à regret. L'envie de faire un tour en Ariane venait de la surprendre. Prendre la route pour le plaisir. Profiter de l'instant présent. Oublier le reste.

Ce n'est pas une vie pour elle, ajouta son père.

Il avait tout fait pour dissuader sa fille cadette de suivre sa voie, multipliant les obstacles quand elle avait voulu se former. Puis, tentant de la décourager au moment de racheter l'exploitation du voisin.

On ne reprend pas la ferme d'un mort. Cela porte malheur.

Leur voisin avait été retrouvé pendu, par son petit-fils de cinq ans. Un matin de Noël. Une histoire sordide qui s'était soldée par la vente aux enchères de la propriété, aucun des héritiers n'ayant accepté la succession.

A terme, Brigitte envisageait de s'associer à d'autres fermiers des alentours. Elle avait d'ailleurs commencé à prospecter. Mutualisation. Optimisation. Coopération. Diversification. Tels étaient les axiomes qu'elle se plaisait à répéter malgré les réticences de son père. Sans oublier le bio et les circuits courts qui pouvaient offrir de belles évolutions.

Elle était faite pour suivre de vraies études et apprendre un vrai métier, continuait le père.

Cela fait longtemps que les études ne permettent plus de trouver un travail.

Tu t'en es bien sortie, toi.

Des années passées à étudier les arts plastiques pour échouer dans un bureau. Tu parles d'une réussite.

Mais tu as du talent.

Pour ce qu'il me sert.