30 - La mauvaise réputation

La Lignade
Typography

La journée s'annonçait chaude. Il ne fallait pas compter sur le faible courant d'air brulant qui soufflait par intermittences pour rafraîchir l'atmosphère. Une buse dessinait des cercles dans le ciel. Son cri strident la suivait. Pas un nuage à l'horizon.

Marilyn entamait sa troisième tartine lorsque sa mère la rejoignit sur la terrasse. Elle revenait de sa messe dominicale. Ce rituel immuable dont elle refusait de se priver malgré le peu de participants.

Tu as fait un tabac hier soir. Tout le village parle de tes exploits.

Heureux les simples esprits. Cela les occupe.

A une autre époque elle aurait dû subir les remontrances familiales. On lui aurait reproché son manque de sérieux, ses mœurs dépravées ou sa légèreté. On l'aurait clouée au pilori, jetée aux lions, menacée des pires punitions. Mais cela faisait longtemps que sa mère avait renoncé. Les voisins pouvaient bien penser ce qu'ils voulaient.

Ma réputation ne craint plus grand chose, ajouta Marilyn, occupée à racler le fond du pot de confiture dans l'espoir de se confectionner une ultime tartine.

Elle devait se rendre à l'évidence. Le pot de confiture était vide. Elle allait devoir attendre la prochaine récolte de prunes. De dépit, elle lécha la cuillère.

Je n'ai jamais compris pourquoi Pierre t'avait laissé partir.

Bizarrement, sa mère avait toujours eu un faible pour le maçon. Un gentil garçon. Poli. Intelligent. Courageux. Bien comme il fallait. Rassurant.

Vous formiez un beau couple. Vous m'auriez fait de beaux petits enfants. Quel gâchis! J'y pense à chaque fois que je rencontre Sabine.

Qu'est-ce que vous avez tous avec les enfants en ce moment?

J'aimerais bien pouponner.

Achète-toi un baigneur. Ou un yorkshire.

Marylin se servit un second café. Toutes ces simagrées l'agaçaient. Et si Brigitte n'avait pas débarqué à l'improviste, la discussion se serait sans doute envenimée.

J'ai faim.

La baise, ça creuse, constata Marylin.

Malgré sa nuit blanche, l'agricultrice virevoltait, ses écouteurs dans les oreilles. Rien ne pouvait l'abattre. Son apparente fragilité déconcertait souvent ses interlocuteurs. Personne ne pouvait l'imaginer en train de conduire un tracteur, ou de maîtriser du bétail.

Je suis amoureuse, annonça-t-elle.

Encore?

Marilyn n'avait pas pu se retenir. Elle avait joint sa voix à celle de sa mère.

Brigitte tombait souvent en amour, comme elle se plaisait à dire. Des histoires sans lendemain qui laissaient peu de trace.

Un mec super canon, avec un beau cul. Et pas la moitié d'un con. Il suit des études en physique quantique. On a tout de suite accroché. Une histoire d'atomes crochus en quelque sorte.

C'est un bon coup?

Tu ne peux pas imaginer....

Et l'autre? L'étudiant en droit international?

Trop chiant. Je te le laisse.

Sans prendre le temps de se poser, Brigitte avala quelques fruits avant de repartir gambader dans la fournaise.

Marilyn en profita pour s'échapper. Le potager l'appelait. Avec ses légumes de saison, juteux, parfumés, colorés. Cette année encore, la récolte s'annonçait abondante.

Sur cette terre, travaillée par des générations de paysans, les plants se développaient à merveille. Mais comme chaque année, son père avait vu trop grand. Et comme chaque année, sa mère allait passer des semaines à remplir des bocaux.

Marilyn s'apprêtait à croquer dans une tomate tiède lorsqu'une voix l'interpela. Pierre s'approchait à grandes enjambées, une allure qui n'augurait rien de bon. Essoufflé, agité comme jamais, la chemise trempée, il se jeta sur elle, l'attrapa par les épaules, la secoua. En quelques mots, il résuma la situation. Quitter Sabine. Vendre son entreprise.

Ce soir, je pars avec toi.

Comme il aurait dû le faire à l'époque. Avant les renoncements. Quand ils se croyaient encore invulnérables. Sa lâcheté le rongeait. Il souhaiter repartir à zéro. Rattraper le temps perdu. Tout plaquer.

Mais pour Marilyn, le temps perdu ne pouvait pas être récupéré. Tirer un trait sur des années de vie s'avérait impossible. C'était trop tard, et trop facile. Et surtout, elle refusait de vivre avec un homme qui ne savait pas trancher quand il le fallait. Même s'ils avaient passé de bons moments ensemble, c'était fini. La partie ne pouvait pas être rejouée.

Pierre eut beau la supplier, Marilyn ne céda pas. Elle tenait à sa vie, même imparfaite. Elle aurait volontiers accepté une partie de jambes en l'air dans le foin. Mais pas davantage.