31 - Son dernier dimanche

La Lignade
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Marilyn détestait le dimanche. En premier lieu parce ce qu'il précédait le lundi. Ce jour funeste où il faut retourner accomplir des tâches aussi ingrates qu'inutiles en échange d'un pécule censé vous permettre de vivre décemment. Elle détestait également le dimanche pour son paradoxe temporel. Le temps s'écoule lentement, alors que la journée se meurt beaucoup trop rapidement.

Mais le dimanche restait surtout synonyme d'ennui. On se traîne. On se tâte. On cherche des occupations. En fonction de la météo. On irait bien prendre l'air, mais on manque de motivation. A quoi bon. Puisqu'un nouveau dimanche se présentera bientôt.

Alors on passe l'aspirateur, le balai, la serpillère. On trie la paperasse qui s'accumule depuis des mois. On regarde un film. On écoute de la musique. Parfois même, on lit un roman. Et la journée s'achève comme elle avait commencé. Dans une partielle insatisfaction.

A force de passer des week-ends chez ses parents, Marilyn avait laissé un rituel s'installer. Tout commençait pas le déjeuner familial. Une cérémonie qui s'étirait jusqu'au café. Suivait une promenade digestive aux alentours. Il existait plusieurs circuits. Du plus plat au plus accidenté. Du plus court au plus long. Le choix dépendait de la bonne volonté de chacun, nécessitant souvent un long débat qui finissait par empiéter sur la promenade.

En fin d'après-midi, elle remplissait son sac. Il ne fallait rien oublier. Ni le linge sale. Ni les boîtes que sa mère lui avait préparées avec les restes des repas.

Au moment de prendre la route, Marilyn ressentait un goût d'inachevé.

Son dernier dimanche ne dérogea pas à la règle. Sa mère avait mitonné une ratatouille à partir des légumes du potager, accompagnées de côtes de porc grillées. Un repas de saison.

Pendant des années, Marilyn s'était chamaillée avec son père au sujet du barbecue. Elle ne comprenait pas pourquoi les femmes, qui cuisinent tout au long de l'année, en sont écartées. Pour avoir souvent observé le phénomène, elle en avait déduit que cette pratique était ancrée dans le cerveau de l'homo sapiens depuis la nuit des temps. L'homme garde le feu. Et la femme attend.

Mais des années d'argumentations étaient venues à bout de la tradition. Elle avait fini par obtenir le droit d'allumer les braises.

Ce dimanche-là, donc, Marilyn fit craquer l'allumette. Le papier journal s'embrasa. Puis le petit bois. Les pommes de pin. Les flammes lui léchaient le visage alors qu'un soleil de plomb lui brulait le dos. Quelle idée d'allumer un feu par un temps pareil? Cet éclair de lucidité l'amusait. Pourquoi ajouter de la chaleur à la fournaise, alors que la maison, tous volets clos, offrait un havre de fraicheur?

Trop tard pour renoncer. Il fallait ajouter le charbon de bois.

Brigitte avait rejoint la famille, sous la pergola. Les évènements de la nuit commençaient à la marquer. Et sa bonne humeur cachait mal une fatigue compréhensible.

Le déjeuner s'étira davantage que prévu. Personne ne voulait prendre la responsabilité d'interrompre la magie du moment.

Ce fut Brigitte qui incita sa sœur à repousser son départ au lendemain matin. Rien ne pressait. A cette saison, le soleil se levait tôt. Leur mère reprit la balle au bond. Pourquoi ne pas passer une dernière soirée ensemble?

Marilyn n'hésita pas longtemps. Juste pour la forme. Elle aligna quelques vagues arguments avant de céder. Puis elle envoya, sur le champ un texto à Lucas, pour le prévenir.

C'est alors qu'une évidence la frappa. Elle n'avait pas pensé à Lucas de tout le week-end. Non seulement, elle l'avait oublié, mais elle avait profité de son absence. Ses aventures de la nuit précédente l'avaient grisée. Elle en avait tiré une terrible jouissance. Un plaisir intense. Une révélation. Et ne ressentait aucun remord. Aucune culpabilité.

Mine de rien, cette idée la perturbait. Elle avait rompu le pacte de confiance qui les liait. Leur couple en dépendait. Elle avait franchi la ligne rouge.

Pouvait-elle rentrer comme s'il ne s'était rien passé? Retrouver son quotidien? Reprendre ses habitudes? Tricher? Comme elle le faisait déjà toute la journée pour gagner sa croute. Jouer à la femme aimante qui n'a rien à se reprocher? Reprendre sa place?

Une autre option s'offrait pourtant à elle. Avouer. Reconnaître ses torts. Mettre son compagnon devant le fait accompli. Le laisser choisir. Entre la continuité et l'apocalypse. Je t'ai trompé. J'y ai pris du plaisir. Et maintenant, on fait comment?

Une telle entorse méritait une sanction. Elle le savait. Elle se sentait prête à payer le prix. Mais elle craignait que ce prix soit inférieur à celui qu'elle méritait. Un avertissement. Une alerte. La promesse de ne pas recommencer. Mais Lucas appartenait à la catégorie des gentils. Il risquait d'encaisser le coup sans rien dire de significatif.