La passante

Textes courts
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Pendant des années, je l'ai croisée chaque matin, sur le chemin du bureau. Élancée. Brune. Elle affichait sa maturité avec simplicité. Toujours élégante. Jamais négligée. Des jupes en hiver et des pantalons en été. Des couleurs sombre. Toute en sobriété. D'un jour à l'autre, son allure ne variait pas. Son itinéraire non plus. Alors qu'il m'arrivait de changer parfois de trottoir au gré d'un rayon de soleil.

Cette inconnue respectait les passages protégés, patientait devant les feux tricolores, ne traversait pas la rue n'importe où comme il m'arrivait de le faire.

Je repérais sa silhouette de loin. Et en fonction de l'endroit où nous nous croisions, je savais si j'étais en retard ou à l'heure sur mon horaire. Jamais en avance. La croiser au niveau des terrasses de café m'incitait à presser le pas. Plus loin, je pouvais prendre mon temps. Cela faisait des lustres que je n'utilisais plus de montre.

Une adolescente l'accompagnait parfois. Surement sa fille. Même allure. Même démarche. J'avais l'impression d'observer une seule personne à deux âges différents, tellement elles se ressemblaient.  A l'angle de la place, elles se séparaient non sans avoir échangé une rapide bise. La fille tournait à droite, en direction du lycée. La mère poursuivait sa route. Imperturbable.

En période de vacances scolaires, je ne la voyais plus. Je l'imaginais ailleurs. Sur une plage. Dans la neige. A la campagne. Selon les saisons. Ou en famille avec ses filles, car elle devait en avoir au moins deux, et un mari, banquier, ou assureur, mais certainement pas plombier ou terrassier.

J'étais soulagé de la retrouver, une fois les vacances terminées. Notre ballet pouvait reprendre.

Elle travaillait dans une agence de voyage, située à l'orée de la place. Je l'avais vu entrer un matin où j'étais particulièrement en retard. Elle vendait donc du rêve, remplissant ces gigantesques bateaux de croisière dont la télé vantait les mérites.

Jamais, je n'ai pu croiser ce regard qu'elle fixait sur l'horizon. N'importe quel évènement pouvait se produire, elle se tenait droite, indifférente au monde qui l'entourait. Inaccessible.

Plusieurs fois, je failli tenter l'impossible, lorsque nous nous croisions sur la place déserte.  J'envisageais différents scenarii. Provoquer un incident. Attirer son attention. Échanger un signe de connivence. Un sourire. Un bonjour. Histoire de vérifier que je n'étais pas invisible. Mais je finissais toujours par renoncer au dernier moment, par peur de rompre le fragile équilibre qui s'était établi. Nous ne vivions pas dans la même dimension.

Un beau jour, je me rendis compte que je ne la croisais plus alors que les vacances scolaires étaient terminées depuis longtemps. A ma grande stupeur j'étais incapable de me souvenir du jour où elle avait cessé d'arpenter les trottoirs de la ville. Avait-elle changé de travail, d'horaires, de parcours? Restait-elle enfermée chez elle, victime d'une grave maladie? Ou au pire, avait-elle succombé à un fléau foudroyant?

Elle avait tout simplement disparu de la surface du globe. Tout comme sa fille d'ailleurs. Avait-elle seulement un jour existé?

Je ne pouvais pas me résigner à un banale déménagement. Une telle femme ne pouvait pas quitter son logement, son travail, sa famille sur un simple coup de tête.

Je prétextais un vague projet d'excursion en Papouasie pour visiter l'agence de voyage. J'en ressortais avec une pile de prospectus sans avoir osé poser les questions qui me perturbaient. Pauvre imbécile que j'étais.

Cela fait une éternité que je traverse cette place.

Bien d'autres individus ont croisé ma route.

Mais je n'oublierai jamais cette femme.